Big Brother is watching you

J’avais naïvement dit à Nico que le bus de nuit était un super plan: nous économiserons ainsi une nuit d’hôtel. C’était ignorer les difficultés à dormir dans un bus: les sièges inclinables ne permettent pas de trouver une position agréable, les différents bruits et odeurs perturbent vos vaines tentatives; le passage de la frontière Turque à 3h du matin finit de vous réveiller, car il faut descendre et présenter son passeport. Lorsque nous arrivons finalement, le soleil se lève. Il y a dans l’architecture quelque chose de familier et différent à la fois. Nous sommes à la croisée des mondes, l’Europe, le Moyen Orient, L’Asie. Tout le monde descend du bus, c’est la cohue, les gens crient, se bousculent, attrapent les sacs. Nico et moi sommes tout engourdis du voyage. Nous comprenons qu’une navette est là, nous déposant place Taksim. Ce n’est pas loin de l’auberge, parfait. La navette est elle gratuite? Les renseignements sont contradictoires, des jeunes se jettent sur nous pour nous aider à porter les valises « It’s ok, it’s ok, we don’t need » balbutie-t-on. Nous finissons par rentrer dans la navette, de toute façon nous n’avons pas une lire turque sur nous, on verra bien. L’un des jeunes à qui l’on avait refusé l’aide, nous dit que la navette c’est 20 euros. Bizarre. Je refuse de lui donner. Il s’en prend ensuite à Nico. Or il nous semble bien que c’est gratuit. Le jeune nous poursuit jusque dans la navette, « Money » nous dit il. Il se fait de plus en plus menaçant, « MONEY » nous dit-il. Je reste ferme. « No Money », droit dans les yeux. Cela dure quelques longues minutes, nous mettant sur les nerfs. Il finit par me menacer de son poing, mais je ne bronche pas. « No MONEY ». Il s’agit en fait de petits voyous. Ils aident les gens à porter leurs bagages contre quelques pièces – ce qui est louable – mais arnaquent les étrangers, portant leur bagage de force, ou les rackettant purement. Nous resterons fermes, mais quel réveil! Bienvenu à Istanbul! Ce qui me choque dans cette situation, ce n’est pas tant le comportement de ce jeune; sans doute est il poussé à agir ainsi par une situation de précarité extrême; c’est le comportement du chauffeur et des autres passagers, assistants à la scène sans réaction.

Nous voilà finalement Place Taksim. Ce qui nous choque d’entrée de jeu, c’est qu’il n’y a aucune rue sans une énorme affiche d’Erdogan. On se croirait aux heures sombres du régime soviétique, cela fait froid dans le dos. 

Nous déambulons dans les ruelles stambouliotes, jusqu’à l’auberge. Elle est fermée. A l’entrée, un homme attend, et la discussion s’engage très rapidement. Il s’appelle Fouad, est français et habite désormais au Maroc. Le contact passe très vite entre lui et nous, c’est une sacrée rencontre! Il revient d’un voyage d’affaire à Kuala Lumpur, il était là bas dans une auberge de fou « avec piscine au 11ème étage, j’ai halluciné ». Il y a rencontré des « chinois musulmans, j’ai rien compris! ». On rigole bien avec lui. Après un thé, nous allons à l’auberge enfin ouverte. Nous allons faire une sieste. 

Manon devant arriver ce soir, il nous reste quelque heures pour découvrir le quartier. Nous allons jusqu’à la mer. Les ruelles sont agréables malgré le trafic incessant. A nouveau nous sommes perturbés par la propagande, partout, avec le visage lissé d’Erdogan. Nous apprendrons par la suite ce qui se passe ici, dont je retranscris les explications du Monde:

« Dominant la scène politique depuis 2003, M. Erdogan, 63 ans, a fait de ce passage au système présidentiel sa priorité. Sa campagne pour le oui a révélé une soif de revanche sur les auteurs du coup d’Etat manqué. Aux yeux des partisans de M. Erdogan, l’imposition d’un régime présidentiel à poigne et sans contre-pouvoir apportera la stabilité dont le pays a tant besoin après avoir été ébranlé par plusieurs guerres – contre les rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le sud-est du pays, et contre l’organisation Etat islamique en Syrie –, des attentats, et le putsch raté qui a fait 270 morts et plus de 2 000 blessés.

Les partisans du non dénoncent pour leur part la dérive de M. Erdogan, gagné par la folie des grandeurs et la soif d’absolutisme. Sous prétexte de réprimer les instigateurs du putsch, soit les partisans du prédicateur Fethullah Gülen exilé aux Etats-Unis, 125 000 salariés (enseignants du public et du privé, magistrats, militaires, policiers) ont été limogés, plus de 40 000 personnes emprisonnées dont 13 députés du Parti de la démocratie des peuples (HDP, pro-kurde), les médias mis au pas. »

Quelle qu’en soient les raisons, bonnes ou mauvaises, la démocratie est clairement en danger ici. La propagande pour « Evet » (oui) est omniprésente.  Il parait que 90% du temps de parole dans les média est destiné au oui. Les opposants, muselés, se font rares; comment ne pas avoir peur des représailles? Il nous faudra en revanche plusieurs jours pour trouver, dans un quartier laïc, des harangueurs de foules défendant le « non ». Je les écoute avec frisson. Voilà l’engagement. Être prêt à mourir pour la démocratie. Invectiver le peuple, réveiller en lui la résistance, la révolte. J’ai l’impression d’être soudainement plongé dans l’histoire, dans ces moments cruciaux qui bouleversent le monde et qui seront appris à des jeunes étudiants et récités avec émoi. J’écoute ce Camille Desmoulins ottoman, ne comprenant que l’émotion glissée entre les mots. Sa ferveur et sa force de conviction n’ont nul égal. Je reste fasciné quelques instants, hypnotisé par ce jeune homme, lorsqu’un événement vint soudainement me sortir de ma torpeur: à ma droite, deux asiatiques se prennent en selfie avec la foule. Puis je remarque ci et là les terrasse des cafés, tout ces européens trinquant leur pintes, tout ces étrangers faisant les magasins – ici Zara, là bas Nespresso – oisifs, sereins. 1789 est loin, nous sommes dans la « société du spectacle ». Un sentiment de honte m’accable. Je suis là, flegmatique, flânant dans les ruelles, voulant vivre « l’expérience stambouliote » à travers un thé, un point de vue, quelques pâtisseries tandis que l’Histoire s’écrit devant mes yeux. Dans le sang, dans la répression, la peur… Qu’elle impudeur que de musarder ici! Et que dire de ces gens qui ne voient en ce Desmoulins moderne qu’une occasion de compléter leur wall facebook d’un selfie commentée : « Il n’a pas l’air content celui là ! XD #maisoùvalemonde. ». 

Reprenons néanmoins le récit où il fut arrêté. Nous retrouvons donc Manon à l’auberge avec, il est vrai, un peu d’émotion. Voici deux mois que nous sommes partis, et voir un visage familier nous fait du bien. Nous partons vite nous promener, et bientôt nous voilà autour d’une pinte à discuter. Manon vient de quitter Paris pour Bratislava, j’ai très envie d’en savoir plus sur ses premiers pas en Slovaquie: la ville? le logement? le boulot à l’ambassade? Nous écoutons ses récits avec curiosités. Elle nous donne aussi des nouvelles de nos amis, Lisa, Aina, Marina, Anne-Cé,… Quel plaisir! Les petits potins sur nos proches nous manquent énormément. Manon aussi est très curieuse, nous lui racontons nos histoires… C’est l’occasion de faire le point sur nous même. C’est incroyable à quel point nous avons évolué en deux mois! J’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre, de plus calme, serein. Apaisé en somme. Et ce n’est que le début du voyage! Nous partageons nos réflexions avec Manon, sa vision des choses est aussi très intéressante. Elle a beaucoup voyagé dans sa vie également.

Nous partageons avec elle également quelques unes des notions clefs du voyage.

  • Niveau Géonaute: Du nom de notre lampe frontale, la célèbre Géonaute, il a pour but d’évaluer la capacité d’un individu à se débrouiller en milieu sauvage et hostile. Savoir démarrer un feu, planter une tente ou faire à manger dans la nuit font parti des attributs d’un bon Géonaute. Exemple: 

« Je viens de faire un caca nature, je suis passé Géonaute niveau 15! »

  • Saturnin: A l’origine, il s’agit d’un prénom donné à Jamel par le professeur Strauss. L’expression est maintenant utilisée pour parler de quelqu’un de maladroit, qui manque de réflexe ou de vivacité d’esprit. Exemple: 

 » Saturin, t’as encore oublié de charger ton appareil photo!  »

  • « Il est vif »: Expression prenant racine dans une autre scène de H, lorsque Jamel fait le critique gustative d’un coca cola. Désormais cette expression est utilisée pour louer un acte perspicace ou une pensée astucieuse. Exemple: 

« Saturin, t’as encore oublié de charger ton appareil photo!  »

 » Oui mais j’ai pris une batterie de secours, hehe! »

« Il est Vif! »

C’est donc tout en évaluant le niveau de Manon sur les trois concepts précédant que nous sommes partis à la conquête de la « deuxième Rome ». Voici en abrégé ses nombreuses distractions: Se faire réveiller au son du Muezzin puis se perdre dans les ruelles escarpées de Galata, scruter chaque détails de Sainte Sophie, être subjugué par l’immensité des nombreuses mosquées, attraper un simit dans la rue puis explorer le bazar et se retrouver dans un atelier de polissage; sentir les épices et s’émerveiller de leurs couleurs, traverser le Bosphore en bateau, se délecter d’un baklava en buvant un shalep, croiser des pécheurs sur un pont et s’acheter un fish kebab juste en dessous; enfin s’enfoncer dans la rue des mezzés et s’y faire inviter par des dizaines de serveurs à renter dans leur taverne. Alors seulement, lorsque tout cela a été vu, vous pouvez vous abandonner à l’ivresse du Raki et parler avec profondeur et jubilation jusqu’à ce que le sommeil de vous rattrape.

Dans les effluves de Raki, quelques phrases naïves se sont glissées sur mon carnet:

 » Je regarde le ciel bleu, immaculé, puis un avion le traverse succédé par une traînée de poudre. Je la regarde, elle semble figée, entaillant le ciel de sa blancheur. Mon regards se détourne puis se fixe à nouveau au même endroit; alors la traînée de pour s’est légèrement dissipée, quelque chose a changé sans que je puisse m’en apercevoir.

Je ne suis rien et rien n’a de sens. Je ne parviens jamais à distinguer quelque chose d’absolument vrai ou d’absolument faux. Chacun a sa vérité, son explication tandis que je n’en ai aucune. Je suis confusion. Mais le soleil se lève le matin, se couche le soir et m’enchante.

Alors tout devient évident, j’écrirai et vivrai simplement. J’aimerai ma famille, la musique et les pâquerettes; j’aimerai cette fille et nos enfants; il fera beau et le reste n’aura plus d’importance ».

Une réflexion sur “Big Brother is watching you

  1. A ton retour, Matthieu, il y aura un avant, et un après…
    Vous prenez là beaucoup d’annéessss en peu de temps.
    Et vous gagnez du temps sur votre vie.
    Ce voyage nourrit votre avenir…
    Cette nourriture est parfois exquise mais elle peut surprendre, dégoûter…
    Attention, elle peut être aussi très dangereuse…
    Soyez prudents…
    Les photos adoucissent le récit et c’est plutôt pas mal…

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