Fouad

Nous avons rencontré Fouad sur le pas de la porte de l’auberge. Il attendait son taxi, nous attendions l’ouverture des portes. Il était super content de croiser des Français, le courant est tout de suite bien passé. Lui est à Istanbul pour le business, il cherche des fournisseurs de papier à recycler pour lesquels il y a, semble t’il, de nombreuses débouchées au Maroc. Le roi a en effet lancé le plan Maroc Vert qui crée de nombreuses opportunités dans le secteur de l’écologie. Cela fait déjà quelques semaines qu’il voyage, il revient de Kuala Lumpur. Il nous montre immédiatement plein de photos. Comme il aime à le répéter, là-bas, il a “halluciné”. Dans son auberge, il y avait une salle de sport ainsi qu’une piscine, et les lits étaient comme des bulles avec écran et prise USB. “Il y avait des chinois musulmans partout, j’ai rien compris!”. Ce voyage n’a pas été fructueux niveau business, mais il en parle malgré tout avec des grands yeux: là-bas, ils mangent du riz épicé dès le petit dej! Et les gens sont super accueillants!

Bien vite Fouad devient un ami, nous aimons sa gentillesse, son ouverture d’esprit ainsi que sa capacité à nous captiver de toutes ses anecdotes. Fouad est né en France et a grandit du coté de Bourgoin-Jallieu. Il y a passé une enfance heureuse avec ses frères et sœurs, mais il reconnait que ses parents y sont pour beaucoup; sans la ténacité implacable de son père, il aurait pu sombrer dans la délinquance, il reconnaît en levant les yeux au ciel combien il fut important pour lui. A ce sujet, voici une de ses nombreuses et savoureuses anecdotes. Il devait avoir 17 ans lorsqu’il décide avec son meilleur ami d’aller en boite de nuit. Les copains du quartier y ont leurs habitudes, aussi veut il échapper enfin a la surveillance de son père pour profiter, au moins une fois, de l’unique boite de nuit de Bourgoin. Sachant que ses parents s’opposeraient à son projet, il leur fait croire astucieusement qu’il est invité à dormir chez son meilleur ami. Ce dernier fait de même, le tour est joué. Ils se mettent sur leur 31, ce soir pour la première fois ils iront en boite de nuit. La prohibition ajoutant a l’excitation, ils ne tiennent plus en place, et c’est des avec des étoiles plein les yeux qu’ils pénètrent dans ce lieu de fête. Ils y retrouvent tous les amis du quartier et se mettent a danser au milieu de la piste. Ils sont là depuis seulement 30 minutes mais déjà ils mettent le feu a la piste. Fouad est là, entouré de tous ses amis, dansant furieusement, ravi. Soudain, tout le monde s’arrête de danser, c’est comme si la musique venait de se stopper, et les yeux de tous les copains du quartier s’orientent comme un seul regard en direction de Fouad. Il est comme saisit un instant, que se passe t-il? Il s’essuie les yeux, et son regard se perd autour de lui, plein d’incompréhension. C’est alors qu’il distingue, à l’entrée, celui que tout le monde avait vu et reconnu, son père, en pyjama claquette! Il en faut plus pour le duper, c’est retour maison immédiat! Ah ça oui, sur le coup, il l’avait mauvaise, il se sentait coincé et humilié. Mais aujourd’hui c’est avec un grand sourire qu’il raconte l’histoire, et une gratitude sans borne pour son père.

En France, Fouad a bossé, c’est le moins que l’on puisse dire. Le boulot ne lui a jamais fait peur, que ce soit dans l’agriculture, l’animation ou le bâtiment. Son corps a encore les stigmates d’un bosseur acharné. Quand il avait de l’argent, il allait barouder à droite à gauche, en vrai aventurier. Une fois il est parti en Italie; sa compagne de l’époque (une comtesse !) et lui n’avaient que 200 francs en poche. Arrivés là-bas, sur la plage, il eu beau chercher, leurs poches étaient vides : ils avaient tout dépensé. Pas inquiet pour autant, ils se contentent d’amour et d’eau fraiche, le reste est l’œuvre de la providence! C’est la qu’un type passe devant eux “beignets, chichis, beignets, chichis”. Vous en voulez? Non mais on voudrait en vendre! Et les voila devenus vendeurs de beignets pour payer leurs vacances! En France, il a fini par se spécialiser dans les façades, il a pu embaucher du monde et bien gagner sa vie. L’argent qu’il a gagné de ses mains, il a voulu l’investir à Bourgoin, acheter une maison etc. Mais à son grand désespoir, les meilleurs quartiers semblaient lui être systématiquement refusés. Était-ce à cause de son nom? Du teint de sa peau? Peu un peu il en fut convaincu, même si c’était indiqué sur son passeport, même s’il était né ici et n’avait pas connu d’autres terres, il lui semblait qu’il n’était pas le bienvenu ici. S’il s’était appelé Charles, S’il avait eu moins de soleil dans l’épiderme, aurait-il eu plus d’opportunités de s’installer ici? Ce songe le lancinait de plus en plus. Il fini par partir pour le Maroc, la terre de ses ancêtres, voir si là-bas il se sentirait mieux accueilli.

Il y a 8 ans il a donc tout recommencé à 0, ici, à Marrakech, le voila de nouveau plâtrier. Le business est dans ses veines, il se lance dans tous les domaines. Les olives, les amandes bios, les méthodes modernes d’agriculture- goutte à goutte- puis désormais le papier recyclé. Pour lui le business, c’est comme la vie, il y a des hauts et des bas, il faut avancer sans crainte, rester ouvert a toutes les opportunités. Au début, il a eu du mal à se faire aux habitudes locales, car il est bien français. Ici, quand on dit 8h c’est 10h. Quand tu dois être payé demain, c’est le mois prochain. Autre rythme, autres coutumes, autres temporalités, autres approches. Mais après deux ans, il était comme un poisson dans l’eau. Ici le soleil est partout, dans chaque ville, dans chaque village, dans l’huile et les visages. De la Medina de la rouge Marrakech à la mosquée de Casa, des décors de Ouarzazate aux dunes de Merzouga, le Maroc possède mille merveilles qui se révèlent peu à peu a ses yeux. Il est loin le temps ou il regrettait Bourgoin. S’il ne parvient pas à convaincre ses parents de le rejoindre, c’est simplement par leur attachement sans faille à la France. Il parle du Maroc avec tant de gourmandise que l’on voudrait s’y rendre tout de suite, s’enivrer des couleurs et des flagrances locales puis se délecter de légumes fondant cuits au tajine. “J’aurai dû emmener le mien, je suis perdu pour cuisiner sans mon tajine. Tu mets tous tes légumes dedans, puis ça cuit tout doucement, les épices se développent lentement. Tu surveilles régulièrement, et puis tu te régales” Patience, amour du temps, temporalité du légume, hédonisme dans la simplicité.

A Marrakech se trouve, à coté de chez lui, un restaurant. Il passait devant tous les jours et rapidement son regard ne pu s’empêcher de s’arrêter sur elle. Il n’avait pour elle aucune odieuse pensé, non, mais une tendresse ineffable qu’il ne connaissait pas, qu’il ne gérait pas totalement. Il aurait voulu l’inviter pour une balade, mais c’était sans compter sur le patron, “hors de question, si tu insistes j’appellerai ton père!” le menace t’il. A nouveau, Fouad est victime des préjugés. Car ici on se méfie des européens, qui veulent s’amuser et, lorsque l’ennui vient, ne s’embarrasse plus de promesses conjugales. Mais Fouad n’a que des bonnes intentions, il réussi finalement à obtenir un rendez vous. Il est heureux! Et lorsque le jour J arriva, la jeune fille était là, l’attendant patiemment… accompagnée de sa sœur et son beau frère! Rapidement chacun compris les intentions de Fouad, et bientôt il pu appeler la jeune fille sa femme. Depuis elle est également appelé maman, par un petit garçon et une petite fille.

Chaque soir nous retrouvons Fouad à l’auberge, en espérant qu’il nous raconte de nouvelles anecdotes. Un soir il me fait signe au loin, tandis  que Nico et Manon regardent ailleurs. Je le rejoins et deviens son complice pour quelques tours de magie. Nous faisons ensemble disparaitre et apparaitre des pièces de monnaie, les autres sont sciés! Entre deux tours de magie, nous parlons religion, philosophie et politique. Fouad est musulman. Longtemps il n’a pas cru, longtemps il n’a pas prié, longtemps il a refusé la religion. Mais il y a deux ans, en creusant le sujet, il à été convaincu par des preuves scientifiques qu’il a trouvé dans le Coran. A l’en croire, le Coran expliquerait de nombreux faits que la science a découvert a posteriori. Depuis il s’investit fortement dans l’Islam. Il prône le respect des différents cultes, l’amour entre les peuples. Il parle de sa religion avec entrain mais sans prosélytisme, comme quelqu’un qui aurait découvert quelque chose qui le rend totalement heureux et qui voudrait le transmettre par altruisme. Si cela nous intéresse nous dit-il, lisez d’abord la bible et le Talmud, ensuite le Coran. Il faut tout lire pour tout comprendre. Nous sommes à nouveau confondus devant la philosophie et la sagesse avec laquelle il aborde ce sujet. Cela me rappelle quelques discussions avec Meletios. Lorsque l’on parle politique, son visage s’assombrit légèrement à l’évocation d’un conflit que nous ignorions totalement: Celui du Sahara Occidental. Le Maroc et l’Algérie se disputent ce territoire depuis des années. Il s’inquiète de ne jamais rien voir à ce propos dans les médias. Mais son visage s’illumine de nouveau lorsque nos discutions sont plus philosophiques, et que nous parlons de la famille. Il faut voir avec quelle émotion Fouad évoque ses frères et sœur, ses parents, sa femme et ses enfants. Il a pour chacun d’entre eux un amour sans borne, cela réchauffe le cœur. En Europe, chacun vit dans son coin nous dit-il, et l’on se voit de moins en moins… On laisse mourir les anciens dans des maisons de retraite, loins et seuls… Nous ici, on vit tous ensemble, les anciens meurent à la maison, entourés des leurs. Quelle tristesse de voir les anciens mourir dans la solitude. Au Maroc il n’y a pas de maison de retraite ; enfin si mais pour vous les européens ! La culture est différente. Ma maison est toujours ouverte, parfois quand je me lève la voisine est dans la cuisine, c’est normal ici. Ma mère passe 3 mois par ans chez moi, et quand elle part à chaque fois je pleure”.

Alors nos pensées s’envolent vers notre famille, d’un coup on voudrait les serrer contre nous, effacer toute pudeur et dire à chacun comme on le pense “je t’aime”.

  • « Eh Fouad, si un matin, au lieu de la voisine, c’était Nico et moi que tu voyais dans ta cuisine?
  •  Je serai ravi mais a une condition: que vous veniez avec toute votre famille! »

2 réflexions sur “Fouad

  1. lili says:

    C’est exactement la personne que je cherchais à Marrakech ! Si vous en avez l’occasion demandez a Fouad si il est prêt à me recevoir mais sans vous 🙂
    Je le rejoint sur la beauté du Maroc. Et c’est vrai qu’on ne parle pas de cet affreux conflit entre l’Algérie et le Maroc avec à la clé le pétrole !!! Encore une histoire d’argent et de pouvoir qui détruit des hommes.

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