Jerusalem en famille

Suite à nos nombreuses aventures, nous voilà à Jérusalem. Par soucis de discrétion je changerai tous les noms des gens rencontrés pendant notre séjour en Israël et Palestine. (Ce que j’écris pourrais être utilisé contre eux par les autorités). C’est donc Jacqueline et Jean Claude qui nous ont accueilli avec leurs deux enfants, Kalimou 4 ans bientôt et Chafifi (1 an et quelques). Les parents de Jacqueline étaient là aussi, Pimprenelle et Bernard. Mon travelmate Saturnin était de la partie également.

Arrivés à l’aéroport, nous prenons le sherout (minibus-taxi) pour Jérusalem. Il part quand il est plein! Le trajet rappelle à Saturnin – pour qui c’est le 6ème voyage ici- et moi-même plein de souvenirs. Nous rêvons de hummus, d’olives et surtout du « mix cacahuètes », celui qu’on trouve juste en face de Damacus Gate et que l’on déguste avec une petite bière, sur la terrasse de l’Austrian hospice.. Arrivée à L’American Colonie, Jacqueline passe nous prendre en taxi, visiblement la voiture n’est pas dispo. (Il est vrai que Jacqueline et Jean Claude ne possèdent pas moins de 4 voitures, mais c’est toujours compliqué !). Nous sommes super heureux de retrouver Jacqueline.

Arrivés à la maison, nous retrouvons toute la petite famille. Saturnin n’a pas vu ses parents depuis un peu plus de deux mois… Et il a tellement changé dans ce laps de temps ! Il y a à la maison du mix cacahuète, nous sommes ravis. Le séjour commence bien. La maison est assez petite, aussi Pimprenelle et Bernard dorment dans la chambre parentale, tandis que Jacqueline et Jean Claude occupent le salon. Saturnin et moi dormons dans un lit double pour enfant (modèle skiflublutedk Ikea) à côté de Kalimou et Chafifi. Bientôt- c’est une surprise- Josette, la sœur de Jacqueline et Saturnin, nous rejoindra! Et elle dormira … Bah on verra! Comme dit Jean Claude avec un grand sourire « we are arabic, we don’t expect a specific number »

Globalement, cette semaine a été géniale. Nous avons dû faire avec la promiscuité des lieux, et cela n’a fait qu’engendrer une complicité dans ce petit groupe. Vivre en vase clos dans ce genre de milieu nous oblige à laisser tomber assez vite quelques petites barrières sociales et à se montrer vraiment authentiques; car ici, tout est plus compliqué.

Comme je l’ai dit, les voitures ici c’est tout une histoire. Il y a 4 voitures ici, mais aucune ne semble fonctionner parfaitement. Jacqueline en serait presque devenu une experte en mécanique! Pendant notre séjour, nous avons assisté à un pneu crevé, une boite de vitesse bloquée, une panne de batterie, et même à une carrosserie pourrie par de la peinture blanche! La maison étant à quelques mètres du mur de séparation, elle a été aspergé par des Palestiniens, lançant par dessus le mur de la peinture de chantier pour pourrir les 4×4 de l’armée Israélienne.

Une fois dans la maison, les surprises sont nombreuses. Il faut slalomer entre les jouets, ne pas se cogner contre la télé, (spéciale dédicace à Pimprenelle) tout en observant chafifi du coin de l’œil, pour voir ce qu’il essaye d’avaler ou de grimper. Parfois, votre regard se perd subtilement si bien qu’un instant vous l’oubliez… Mais alors il se rappelle à votre esprit par une délicate flagrance qui vous rappelle qu’il a bien avalé quelque chose, et qu’il l’a même bien digéré… Il faut noter le délicieux fumet qui se dégage également en toute subtilité des petits petons de notre très cher Jean Claude. Parfois, internet ne fonctionne plus, il faut alors aller dehors, attraper avec un balai le modem perché dans le vide, le brancher en suspension puis l’entourer d’un sac plastique, au cas où la pluie viendrait subitement nous déranger. Mais pour réussir cette acrobatie digne de fort boyard, il vous faudra déjouer les assauts répétés de Lucie, l’énorme chienne « très affectueuse ». Une fois le modem branché, n’oubliez pas de remettre en place tout le linge séchant dehors, que Lucie a foutu par terre!  Retour dans la maison, les enfants sont au lit… D’un coup le calme et le silence semble d’incommensurables merveilles. On en profite pour une petite douche. Pour prendre celle-ci, il faut d’abord mettre le chauffe-eau en route. Puis détourner l’eau de l’évier de la cuisine vers la salle de bain. Alors vous avez 2 minutes pour prendre une douche et vite refermer l’arrivée d’eau, sans quoi c’est la fuite assurée! Une fois fermée, vous pouvez prendre le temps d’un petit caca tranquilou… Mais attention, le PQ dans la poubelle, sinon ça bouche les canalisations! Et la chasse d’eau est un peu faible, les champions des « cacas qui flottent » (dont Bernard et moi même sommes de dignes représentants) laisserons toujours une petite surprise pour le suivant. C’est l’heure maintenant de la cuisine. Malgré un frigo capricieux, tout semble là pour permettre les meilleures confections… Mais à la suite d’un faux mouvement, vous touchez le tube du papier d’alu qui maintien la porte du four en suspension (elle est cassée), celle-ci se fracasse… une petite seconde de suspens puis Chafifi se met à pleurer! Il faut tout recommencer! Le soir, les nuits sont rythmés par celles des enfants. Et lorsqu’ils ne pleurent pas, c’est le Muezzin qui vous réveille en pleine nuit!

Alors oui, le tableau comme ça fait un peu peur! Mais croyez moi, on y passe de merveilleux moments. Chaque matin, dès le réveil, nos papilles étaient ravies : « un petit café Mathieu? » me lance chaque matin mon acolyte Bernard. Puis un festival de fruits, oranges, dattes à tomber par terre, des crêpes aux noix, du zaatar puis une petite pâtisserie pour conclure. Les réjouissances gustatives sont au programme midi et soir également: Birek, hummus, courgette farcies (miam!!!) falafel, feuilles de vigne, le tout avec des pains pita. C’est succulent. Dans les moments de calme, nous sortons parfois un livre ou un jeu de carte. Nous avons notamment assisté à un duel fratricide de belote entre deux débutants chanceux (Saturnin et Josette) contre deux experts, champions des Yvelines 2013, les grands, les majestueux Bernard et Mathieu. Si comme le raconte les ragots, la victoire revint à Saturnin et Josette, l’Histoire retiendra uniquement la virtuosité dans le jeu de Bernard et Mathieu qui, est-il utile de le préciser, n’ont perdu que par pur courtoisie. Leur altruisme est sans limite.

Parfois c’est un livre que nous sortons. Bernard attaque Samarcande. Je trouve ça génial: ce livre raconte le voyage d’un livre, transmis de mains en mains; or voilà que Christian l’a offert à Saturnin en Russie, qui l’a lu en Italie puis me l’a fait lire en Grèce, le voilà dans les mains de Bernard à Jérusalem avant d’aller dans la bibliothèque de Jacqueline. Les livres sont fait pour voyager. La lecture de livre n’est pas pour autant évidente:

« – Combien crois-tu qu’il y ait dans cette ville, à cet instant, d’amants qui, comme nous, se rejoignent?

Chafifi, qu’est ce que t’as encore dans la bouche???

C’est Djahane qui chuchote, espiègle. Omar ajuste doctement sa calotte du soir, il gonfle ses joues et sa voix.

Oui Kalimou, je vais te le gonfler ton ballon!!

– Voyons la chose de près : si nous excluons les épouses qui s’ennuient, les esclaves qui obéissent, les filles des rues qui se vendent ou se louent, les vierges qui soupirent,

Lâche la prise Chafifi, tu vas t’électrocuter !!!

combien de femmes reste-t-il, combien d’amantes rejoindront cette nuit l’homme qu’elles ont choisi? Semblablement, combien d’hommes dorment auprès d’une femme qu’ils aiment, d’une femme surtout qui se donne à eux pour une autre raison que celle de ne pouvoir faire autrement?

Bah écoute Kalimou, si le ballon est percé il est percé, je ne peux rien faire!!

Qui sait, peut-être n’y a-t-il qu’une amante, cette nuit, à Samarcande, peut-être n’y a-t-il qu’un amant. Pourquoi toi, pourquoi moi, diras-tu?

Mais Chafifi, ça ne se mange pas les smartphones !!! Regarde il y a de la bave partout maintenant!!

Parce que Dieu nous a faits amoureux comme il a fait certaines fleurs vénéneuses.

Oh mon petit Kalimou, ca ne sert à rien de pleurer… Allez mon petit chou, regarde la voiture, vroom vroom

Il rit, elle laisse couler des larmes.

Pfupfuuuuu, Chafifi, c’est quoi cette petite odeur??? JACQUELINE, Chafifi a encore fait !!

– Rentrons et fermons la porte, on pourrait entendre notre bonheur. »

Bon allez viens là Kalimou, on va jouer ensemble.

Le soir, on se retrouve un peu au calme, alors on sort le bon vin ou le Raki, puis on se lance dans quelques discutions endiablées. Je les observe parler politique, c’est absolument génial: il semblerait qu’aucun n’ait le même avis et que chacun défende un candidat différent en vu des élections. Néanmoins le débat se fait toujours dans le calme et il arrive même par moment que chacun ait le temps d’exposer ses arguments. Je suis très agréablement surpris par Saturnin, qui malgré de très fortes convictions parvient à écouter chacun avec patience, respect, intérêt et compréhension. Je crois que c’est dans ce domaine qu’il a le plus progressé en deux mois de voyage. Qu’elle sagesse dans l’approche! Parfois, la famille se retourne vers moi et me demande: « et toi Mathieu, qu’en penses-tu? ». Jamais ils ne me laissent totalement à l’écart. J’ai parfois l’impression de faire partie de la famille, je leurs en suis vraiment reconnaissant. Un autre soir, je raconte une anecdote vis à vis d’une jeune fille que j’ai rencontré et que j’aurais rendu triste … bref. Voilà que Josette puis surtout Jacqueline se mettent à me questionner, à m’expliquer plein de trucs et même à me faire la morale! J’adore ce moment, d’un coup Jacqueline n’est plus la maman, mais la super copine, la grande soeur à qui je peux me confier, et qui va me dire, avec honnêteté, ce que je dois entendre. Je sais que ce genre de moments sont des moments privilégiés, je les apprécies comme tels, même si je me fais engueuler!

Jacqueline dans tout ça s’en sort comme elle peut. Sont courage est sans limite. Une nuit complète? Sait-elle encore ce que c’est? Cela ne l’empêche pas d’être une mère exemplaire, une fille attentionnée, une amie délicate, une super cuisinière, une bosseuse consciencieuse, et même une militante à ses heures perdues. Certes elle reconnait les difficultés, cependant elle adore la culture arabe, ses valeurs de solidarité et de famille. Malgré les circonstances matérielles parfois accablantes, malgré l’addition des difficultés, elle danse entre les problèmes, se contorsionne entre les difficultés et, lorsque tout semble s’accumuler, elle à toujours un sourire, un mot gentil, une pensée délicate. Parfois, dans notre entourage, des gens nous disent « vous êtes bien courageux de faire ce voyage ». Pourtant, cela n’est rien par rapport au courage d’une mère.

Pimprenelle, sa maman, m’a également confondu de bonté et de courage. Tous les parents peuvent imaginer combien il est difficile d’accepter de voir sa fille devant tant de difficultés; quand bien même elle s’en sort très bien pour les gérer. Les enfants, on aimerait les avoir près de soi, et pouvoir à chaque instant les aider, les chérir; en un mot les protéger. Pimprenelle fait son maximum pour aider sa fille, même à bout de fatigue là voici passant la serpillère ou s’affairant avec la vaisselle. Ceux qui ne cautionnent pas les choix de sa fille ont été purement exclus du paysage. Et si, accablée par un enfant qui pleure, une voiture qui tombe en panne, une fuite d’eau, ou que sais-je encore des surprises locales, elle se sent subitement dépassée, elle se garde bien de montrer ses fugitives larmes à sa fille, de peur de la faire culpabiliser. Pimprenelle n’est qu’amour et délicatesse.

Josette est restée moins longtemps, j’ai cependant eu le temps de la découvrir un peu plus: c’est une intense puissance de vivre! Le sourire omniprésent, elle veut profiter de chaque moment. J’ai rarement croisé d’hédoniste aussi puriste!  » lâchez vos téléphones, qu’on fasse un truc ensemble! ». « Il faut profiter de l’instant ». A Londres où elle habite, elle fait parti d’un groupe d’amis qui se retrouvent pour tester des restaurants. Elle en parle avec tant de délectation qu’à l’écouter je me sens -presque- prêt à manger de la viande!

Jean Claude est un hyper-actif. Il a beaucoup travaillé si bien que nous avons eu peu l’occasion d’en profiter. Nous avons eu le temps néanmoins de profiter de sa bienveillance, allant nous acheter un mix cacahuète et courant changer son modem lors de la soirée électorale pour nous mettre dans les conditions parfaites. Jean Claude est un type intègre, authentique et fondamentalement bon. Le reste n’est que littérature.

Bernard enfin. Partenaire de belote et de caca qui flotte. J’ai senti comme les barrières tomber au fur et à mesure du séjour. Encore quelques jours et nous serions devenus totalement complices. J’ai découvert qu’il était – comme moi- très joueur. Notre défaite malheureuse à la belote n’a fait que renforcer nos liens devant l’injustice! J’aime son approche hédoniste d’un bon morceau de fromage, d’un bon verre de vin rouge. J’imagine que pour lui, vivre dans ces conditions le sort largement de sa zone de confort. Mais je trouve qu’il y parvient avec brio, lâchant de plus en plus prise. C’est sûr que cette situation n’est facile pour personne… L’éloignement, les difficultés matérielles, le choc culturel… Mais sans ces épreuves, auraient-ils pu se donner autant de preuve d’amour?

Je ne résiste pas à vous transmettre 3 anecdotes qui, à elles seules, ont enchantées mon séjour.

Un soir, nous nous sommes lancés dans une partie de « Président ». Après avoir expliqué les règles à toute la famille, on se lance. Pimprenelle, exténuée, ne parvenait que laborieusement à ouvrir les yeux. Pendant que j’édifiais de subtiles stratégies pour l’emporter, Pimprenelle ne faisait pas une partie sans faire d’erreurs qui démontraient qu’elle n’avait pas vraiment compris les règles et donc encore moins la stratégie. Or – croyez moi ou non – elle m’a battu à chaque partie !!! (heureusement que je ne suis pas mauvais joueur … !!! ).

Un autre soir, Jacqueline nous a préparé un magnifique cheesecake. Je n’ai pas l’impression que Bernard et Pimprenelle soient habitués à ce genre de saveurs sucrées-salées pour le dessert. Néanmoins il manquait à Jacqueline quelques ingrédients pour faire la recette à laquelle elle est habituée, le gâteau ressemblait plutôt à de la cuisine expérimentale de ma tante Claire. Nous échangeâmes donc les politesses usuelles:

Jacqueline : « Ce n’est pas ma recette habituelle, je ne sais pas si ça va être bon »

Nous:  » Mais si, mais si, ça à l’air super bon ! »

Le gâteau est dans l’assiette, Bernard se lance en éclaireur. Un morceau dans la bouche. Un mouvement de mâchoire… puis brusquement il s’arrête. Des yeux plaintifs et complices se lèvent doucement vers moi. Des yeux plein de souffrance gustative. Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire! Ah ça oui, Jacqueline, ta cuisine est extra, mais ce « cheesecake doubidchou » … c’est compliqué!

Un autre soir enfin, (ou était-ce le même soir?), la table est mise et nous sommes tous installés. Seul Bernard manque à l’appel, il est affairé à l’étage. Je remarque que j’ai une assiette en céramique, tandis que Bernard lui a une assiette en plastique. J’échange donc, par respect, les deux assiettes. Toute la famille remarque mon geste, et me dit que j’aurais dû la laisser pour voir sa réaction. « On teste? » et voilà que je remets l’assiette en plastique à la place attribuée à Bernard. Lorsqu’il descend, nous l’attendons religieusement. Il s’approche de sa place, attrape l’assiette qui lui est destinée et dit: « C’est camping ce soir??? ». Fou rire généralisé.

Selon une légende, la première fois que j’ai rencontré Bernard et Pimprenelle, j’avais 15 ans, et j’étais complétement ivre. (Sans doute m’avait-on versé à l’insu de mon plein gré de l’alcool anisé dans ma limonade). Ils ont eu la gentillesse de me ramener en voiture, malgré mon état. J’aurai alors répété sans cesse pendant le trajet  » vous êtes formidables, vous êtes formidables ». Longtemps cette phrase fut attribuée à l’ivresse. Et si ce n’était qu’une preuve de ma clairvoyance et de ma sagacité??

7 réflexions sur “Jerusalem en famille

  1. Hello !
    Plein d’esprit ce récit d’une excellente fluidité, comme les récits précédents d’ailleurs……
    Lorsque je « tombe dessus », (sur un mail qriosit), rien ne m’arrête….: je tapote mon petit clavier téléphonique et je vais jusqu’au bout !! Une saine dépendance…..
    C’est un arrêt sur image de mon ici et maintenant: mon cerveau s’envole « là bas », et mon esprit est soudain transporté, totalement pris par la vie de là bas.
    Nous vivons au même endroit, (🌍) et chaque humain vit une vie bien différente de celle de ses voisins… Jacqueline est ma voisine, Bertrand est mon voisin… Tous ceux que vous rencontrez le sont aussi..
    En tout cas, si les conditions sont difficiles « là bas », les temps de partage n’en restent pas moins savoureux semble t’il et sont probablement très appréciés par vos hôtes !

  2. Que dire de mieux que le commentaire précédent. Je ne pourrais qu’ajouter que lorsqu’on a une famille formidable on ne peut être que des êtres formidables. C’est le cas pour Saturnin et comme on dit “qui se ressemble s’assemble” Mathieu aussi est un être formidable, et ne mettez pas mon objectivité en doute ! Si je m’écoutais je dirais même que c’est un être exceptionnel mais là, on pourrait penser que c’est uniquement mon coeur de mère qui parle 🙂

  3. Ce récit m’a donné le sentiment de partager et savourer vos moments, Jacqueline je rêve de déguster un café avec toi, tu me manques vraiment.

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