Meletios

Bien décidés a partir escalader, nous grignotons un spanakopita (tourte à la feta et aux épinards) dans la voiture, en attendant que cesse la pluie. Nous sommes en bas des grandes montées en direction des monastères de Meteora. Nous apercevons tout d’un coup un prêtre orthodoxe dans sa soutane noir couronnée par sa skoufeika (chapeau noir cylindrique). Bizarement il est a pied, et a un gros sac de voyage avec lui. Nicolas n’hésite pas, « on lui propose de l’emmener? » et quelque instant après, voici ce prêtre a l’arrière de la QriosiT Mobile!

De cet instant, notre banale journée escalade devient un trépident parcours mystique. Meletios a presque 40 ans. D’origine serbe, il a eu une révélation a Rhodes lors de la visite d’un monastère. Il s’est donc fait prêtre à 23 ans. Il est resté sur place pendant 10 ans, puis a suivi son chef spirituel désireux de fonder un nouveau monastère, devinez où…. en Nouvelle Zelande !!! Nous voila donc avec l’un des 5 moines orthodoxes du pays entier!

Nous passons la journée avec lui. Hier encore l’on nous demandait 3 euros pour rentrer dans chaque monastère… Désormais nous rentrons gratuitement et avons le droit a des loukoums en prime! Meletios se mue en guide pour nous, il nous aide a percer les secrets de sa religion. Il nous montre que les saints ne sont pas les seuls vénérés dans le monastère, voici Platon, Aristote, Phytagore, … «  à travers leurs textes, nous pouvons voir qu’ils ont ressentis la puissance divine, ils ont dans certains de leurs écrits des intuitions mystique »  nous renseigne t’il. 

Il nous explique certaines peintures. Celles ci ne commencent pas au sol, pour que les saints qui y figurent ne soit pas à hauteur d’homme mais au dessus. Il nous démontre la perspective inversée utilisée dans les esquisses: le point de perspective n’est pas au centre du tableau, mais vers nous. Il nous montre également les grands sièges où il est mal vu de s’asseoir pendant l’office… mais où se trouve une petite astuce pour pouvoir poser son fessier en ayant l’air d’être debout!

Je suis touché de voir comme il est ému, face a chaque relique, chaque peinture. Il fait un geste de croix, prononce parfois quelques palabre, c’est très solennel. Mais il n’oublie jamais de se retourner vers nous, de nous inviter d’un sourire a le suivre et à nous expliquer plein de choses. Il est toujours calme, paisible, serein, et se dégage de lui une aura ineffable. Il est très observateur et inspecte autant les enluminures des peintures que la géologie ou la nature de Meteora: « Avez vous vu cette arbre au loin? ». 

Sa curiosité pour le monde nous fascine. Quand il regarde la vallée, depuis ces monastères hauts perchés, il nous dit avec emphase: « Vous imaginez ces premiers moines, lorsqu’il n’y avait rien ici, qui se sont dit qu’ils allaient prier la haut » avant de poursuivre les yeux plongés dans l’horizon  » c’est vrai que quand on est ici, on ne veut plus redescendre« . Il y a alors comme une symbiose entre lui et nous – religieux et païens – autour de la fascination face a la nature. Nous qui sommes opposés en tout, nous partageons cette admiration commune pour l’incroyable géologie qui nous fait face. Cela m’emeu profondement, car j’y vois une apparition de la fraternité universelle.

Meletios a également beaucoup d’humour. Lorsqu’il parle des premiers moines d’ici, il évoque avec un grand sourire les « free climbers » référence à l’escalade. « Eux aussi voulaient escalader Meteora« . Il passe son temps à  nous taquiner en nous demandant qui nous paye pour lui rendre un si bon service « je finirais par le découvrir! » nous dit-il. Lorsque Nico et moi rentrons dans le vestige d’une cuisine d’époque (XIVeme siecle) il nous lance « le repas est prêt??« . Lorsque nous examinons le système de poulie servant de monte charge, il nous semble évident qu’un âne était la pour faire tourner l’ensemble. « Mais comment faire monter l’âne jusqu’ici » demande Nico. « Ils doivent prendre un bébé âne et le nourrir ici » ai-je répondu. Et voila Meletios penché au dessus de la poulie faisant mine de parler a des gens en bas qui attendraient que l’on monte la charge « attendez 6 mois, que l’on nourrisse l’âne! »

Sur le terrain spirituel, Meletios nous inspire beaucoup. Il ne fait aucun prosélytisme, chacune des ses paroles sont teintées de recul et de sagesse. Lorsque je le provoque un peu, en lui demandant pourquoi les moines ont besoin de Meteora pour prier, alors que le « vrai monde » est ailleurs et qu’une simple plaine devrait suffir a leurs benedictions il me dit « nous sommes humains et ce lieu est si inspirant! ». J’y vois un humble aveu de faiblesse qui l’honore. Nous lui parlons de la nature et ses paroles sont vraiment intéressantes: « Tout ce qui est ici ne nous appartient pas, nous l’empruntons au Créateur. Or ne doit on pas prendre un soin particulier des choses que l’on emprunte? » Ainsi est-il, à sa façon, écologiste et contre l’élevage intensif. Il nous parle également de « l’emptiness », le sentiment de vide qui selon lui caractérise la société moderne. Comment lui donner tort? « Chercher une éthique, une esthétique et respecter les êtres vivants sinon c’est le vide« .

A nouveau nos réflexions se rejoignent et je souris à l’idée qu’un athée et un prêtre puissent par des chemins opposés arriver aux mêmes conclusions. Selon Meletios nous sommes des personnes très ouvertes, sur le monde et les gens, nous trouverons un jour un sens a notre vie. Non pas que notre foi soit subitement révélée, mais un jour, nous ne tergiverserons plus a faire ci et la des choses « just for fun », mais nous aurons un but, puissant, qui nous animera et nous rendra heureux pour notre vie entière. Bien sûr pour lui il s’agit de la religion, c’est cet implacable absolu qui le rempli de vie, mais pour nous cela pourrait être bien autre chose. Ainsi illustre t’il son propos: ce père de famille a qui l’on proposerait une quelconque activité et qui dirait « a quoi bon? j’ai une femme à aimer, des enfants a élever, rien ne peux me rendre plus heureux que je ne le suis déjà« .

J’ai du mal a retranscrire tout ce que nous avons ressenti ce jour là. Il y avait la quelque chose de transcendantal. Je suis français, athée matérialiste et cartésien, lui est Grec, déiste, spiritualiste et mystique. Tout nous oppose et jamais nos chemins n’auraient du se croiser. Mais nous voila tous les trois, sur ces gros cailloux, fascinés par un même paysage et réunis par une fraternité au delà des peuples, des civilisations, des époques et des clivages. Alors oui, c’est pour moi une révélation soudaine et métaphysique, non pas en Dieu, mais en l’Humanité. Pour citer Mohammed  » we are all human being« . 

Avec Nico, il nous faudra une soirée, voire quelques jours pour nous en remettre. Lorsque nous avons déposé Meletios a la gare, il nous a offert un petit chapelet et une image du Christ puis il nous a donné rendez vous dans son monastère en Nouvelle Zélande, « Je me souviendrais longtemps de Nicolas et Mathieu. J’ai une dette envers vous, vous êtes mes invités. En vous attendant, je prierai pour vous… Mais pour le moment il me faut trouver qui vous a payé pour de si bons services  ! « 

5 réflexions sur “Meletios

  1. Heritier says:

    Génial…. quelle rencontre bouleversante et que de beauté, j’aurai aimé être une petite souris dans vos bagages pour voir entendre et sentir tout cela.
    Et c’est super d’avoir déjà cette bonne adresse en Nouvelle Zélande…. une motivation de plus !

  2. Auclair says:

    Hello !!
    “Pas de hasard………. ou pas que….” dans la vie de chacun…
    Meletios vous attendait et vous avez su le trouver. Bravo !!
    Au fait, je suis athée et mystique !!!
    A ➕ !

  3. lili says:

    Quand l’Homme est en symbiose avec la nature, c’est l’amour Universel qui se dégage tout autour de nous. Peu importe notre origine, notre nationalité, notre croyance, si nos yeux, nos oreilles et notre corps sont ouverts à la vie, on ne peut que rencontrer le bonheur.

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