Mohammed 

En faisant un tour dans l’auberge, nous sommes tombés sur Mohammed et la discussion s’est lancée immédiatement. C’est un réfugié Gambien de notre âge. Cela fait 1 an qu’il est dans l’auberge à attendre, comme la cinquantaine d’autres réfugiés, la résolution de sont cas : régularisation ou expulsion. En attendant, il est coincé là, sans pouvoir travailler, ayant pour seules activités le dessin, le djembe et quelques cours d’Italien. Nous sommes très marqués par son témoignage. Sans juger du sujet de l’immigration clandestine, son récit nous donne un éclairage fascinant sur le sujet. Il ne s’agit pas de remuer les concepts depuis son canapé mais de comprendre une réalité concrète, personnifiée qui nous fait face. Voici donc son témoignage: 

Mohammed est né en Gambie, dans un pays où « l’on sait lire la mer ». Sans être riche, sa famille vit correctement. Son père possède un beau 4×4 et est professeur de djembe ce qui lui a permis de voyager en Europe et aux États-Unis.

Mais dans une famille Gambienne si nombreuse, pas évident de trouver sa place. Mohammed veut travailler, grandir, devenir quelqu’un, un Homme et cela sans l’argent de son père. « Soit, ce dit il, si je veux devenir quelqu’un, je dois partir« . Et ici, l’Afrique est malade : « Les leaders sont cupides« . Le salut viendra donc par delà mers et montagnes. 

Il lui faudra travailler, économiser longtemps, patiemment, rigoureusement pour avoir enfin de quoi aller jusqu’en Libye. La bas il verra bien. Les économies réalisés en économisant ci et là quelques billets obtenus à la sueur de son front, le voilà sur le départ. Quand reverra-t’il les siens ? les reverra-t’il seulement ?? Ces questions s’inscrivent sur ces larmes qu’il dissimule maladroitement en marchant. 

Après un voyage harassant, aussi grand qu’une traversée d’Europe, le voilà en Libye. Bien sûr le voyage fut long, plus long que prévu, évidemment il fut cher, plus cher qu’envisagé. Mais Mohammed est content. Il n’a plus d’argent et déjà est clandestin, mais l’Europe est proche, là, juste haut bout de l’horizon bleue qui, par dela les vagues, lui fait face et bientôt, bientôt, il y sera, il en est sûr. 

Mais la Libye pour lui n’est pas une terre d’accueil. Ils sont musulmans comme lui mais visiblement n’ont pas lu le même Coran. Pourtant Mohammed en est sûr, s’est écrit, il est interdit pour un musulman d’en tuer un autre ! Mais ici, ils tirent à vue sur les noirs. S’il s’en va se faire protéger par la police, il se fait raqueter par « ses protecteurs ». S’il ne paye pas, c’est la prison. Et pour combien de temps? Ici un clandestin n’a aucun droit…

Mohammed se sait donc condamné, comme un rat des villes, il ne sortira que la nuit, rasant les murs, sans faire de bruit. Il n’aura jamais de repos, devra payer des tenardiers avides pour se loger, manger, travailler et mettquelques dollars de côté. 

Parfois il s’est fait prendre, il a du payer. Parfois il a travaillé sans n’être jamais payé. Parfois il a été menacé d’une arme, alors il en a appelé à Allah, car « si je fuis je meurs« . 

Au bout d’un an il a eu l’argent. Enfin c’était possible. Il a payé les passeurs et attendu. Un soir alors on lui a dit « tu pars ce soir « . Enfin l’Europe est là à porté de main. Il s’est rendu au point de rendez-vous et a regardé la mer, lui le Gambien qui sait lire la mer. Et ce soir lorsqu’il a lu la mer, le présage était mauvais. « Monte! » lui a dit le passeur. « Non » lui a répondu Mohammed. Le passeur l’a menacé d’un fusil. « Non » a dit Mohammed, « garde l’argent, la mer est mauvaise, je ne veux pas mourir« . Alors le bateau est parti sans lui, il a vu les yeux blancs s’éloigner dans l’obscur nuit, les yeux qui le regardent silencieusement, celui des femmes enceintes, des enfants, des bébés et des jeunes hommes comme lui. Et bientôt ce bateau de fortune fera naufrage et les 450 passagers viendront s’échouer noyés. Aucun ne survivra. 

Il faut tout recommencer pour Mohammed. Il n’a plus d’argent. Alors il travaille à nouveau, saute des repas, se serre la ceinture. A nouveau il a de l’argent mais il en veut encore plus. Car les bateaux les moins chers font toujours naufrage. Parfois ils font suffisament de trajet et les Italiens les sauvent. Mais s’ils échouent trop tôt, les gardes côtés Libyen débarquent. Eux n’en sauve que la moitié, et laisse périr les autres.

Il passera 2 ans en Libye avant de pouvoir faire le trajet. Ce sera sur un Zodiac cette fois. C’est beaucoup plus cher mais lui sait lire la mer. Il quitte enfin la Libye, son enfer, pour l’Italie. Il y laisse son frère arrêté par la police pour n’avoir voulu payer. Il est dans une prison Libyenne -Mohammed ne sait pas laquelle- et n’a donné signe de vie depuis 1 an. 

Mohammed se retrouve ici à Florence avec ses compagnons d’infortune. Il attends donc la régularisation ou l’expulsion. Il veut des papiers pour pouvoir voyager car c’est « par le voyage qu’on apprend, qu’on grandit « . Il a aussi hâte de pouvoir travailler.  Il se définit comme un rastafari et adore la musique. Il veut se marier et avoir une famille en toute simplicité. 

Ce soir Mohammed ne mangera pas. Non il ne mangera pas car Mohammed, ce soir, préfère offrir son repas aux deux voyageurs qui viennent d’écouter son témoignage. Ils ne savent  comment le remercier. 

Mohammed est un humaniste.

10 réflexions sur “Mohammed 

  1. lili says:

    Mesure-t-on toujours la chance que l’on a d’être né en France ? Quelle force il faut pour garder l’espoir dans une vie meilleure lorsque l’on passe par les épreuves qu’a vécu et que vit encore Mohamed et tous ces réfugiés ! Belle leçon de courage et et d’espoir.

    1. Nico says:

      Comme a dit Mathieu après qu’on ait quitté Mohammed : «ça pose..».

      On a pris une leçon de vie en 1h.

      Bisous la soeur

  2. Ronan says:

    Excellent article, très touchant !!! On vit dans un monde de fou quand même, comment nous français pouvons nous continuellement nous plaindre. Le voyage fait grandir comme dit Muhammed et ouvrir les yeux, j’espère que vous aller rencontrer un paquet d’autres personnes comme lui et apprendre de ces témoignages… Take care et à bientôt les copains

  3. Mathieu says:

    Merci pour vos commentaires, pour nous c’était une sacré rencontre ! Et ça nous fait vraiment plaisir de pouvoir vous partager ce moment d’émotion. Un moment clef du voyage pour nous

  4. La Chev' says:

    Je vois que tu as trouvé ce que tu es parti chercher dans ce voyage, l’échange et le partages de cultures, d’histoire et surtout d’émotions ! Et ca ne fait que commencer… C’est ca la vie !

  5. Auclair says:

    Hello !
    Une histoire parmi « trop » d’autres sur le « même registre »…
    Une histoire qui ne devrait pas être…
    Et comme écrit lili, trop de personnes ignore leur chance 🍀, ici en France…
    Le seul fait de lui avoir accordé du temps et de l’avoir écouté lui a sûrement procuré de l’existence et du coup beaucoup de bonheur. Vous lui avez fait du bien, c’est sûr.
    Lui avez vous dit qu’il avait bien de la chance de savoir lire la mer ???….
    J’aimerais savoir moi aussi lire la mer…….

  6. Anne marie says:

    Un enfant de 9 ans qui en paraissait 6 répondait souvent à la question des adultes :
    As tu commencé l’école?
    Et il répondait :
    Oui, depuis 3ans!
    Puis il ajoutait :
    Et vous, avez vous commencé à vivre?

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