Neda, au bout du monde

Pour Nico et moi, ce sont les derniers jours ici. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à partir, The Dude partira demain. Suivrons Romain, Bobby ainsi que Paco qu’ils viennent de recruter dans leur équipe. Nous sommes arrivés au bon moment, il y avait là « l’élite » (dixit Alex), et bientôt le sous sol sera bien vide.

Nous décidons de partir pour les cascades de Neda, c’est parait-il un lieu merveilleux, somptueux et hors du temps. « Tonight Big Boom eh! » dit Paco! Fin de matinée, tout le monde est prêt dans le camion, un peu d’essence et c’est parti.

Romain est au volant, avec ses deux copilotes Bobby et Paco. Je suis à l’arrière avec Nico et Reinard, tandis que The Dude fait la navette entre l’avant et l’arrière. Ça remue dans tous les sens, c’est pire que la voiture de Marco! The Dude parvient néanmoins à faire un énorme sandwich, qu’il partage avec tout le monde. Sur le chemin, on passe à côté d’une énorme structure énigmatique. C’est une sorte de tipi gigantesque dont la forme possède de multiples pointes. On s’arrête pour y jeter un coup d’œil… Il s’agit des vestiges d’un immense temple Grec, le Temple d’Apollon d’Epicourios. A peine rentrés, on se fait alpaguer, nous n’avons pas acheté de ticket… Mais Paco joue son numéro « hey you know, we have very low budget, no money… » et voilà que nous obtenons des billets gratuits! Nous ne resterons pas longtemps néanmoins, les ruines n’inspirant rien à nos amis, si ce n’est « whaaaa on pourrait faire une teuf de folie ici!! ». Ils n’ont pas tord.

Nous traçons donc vers Neda. La route est de plus en plus mauvaise, il nous est difficile de tenir à l’arrière. J’en profite pour observer tous les objets, habilement fixés dans le camion, ici des livres, des cahiers ainsi que des stylos, là de l’huile du vinaigre et des épices. Malgré les vibrations, les bouteilles qui s’entrechoquent, rien ne tombe ni ne se renverse.

Bientôt la route sera chemin, puis le chemin sera sentier. Je n’aurais même pas osé m’y aventurer avec la Clio, pourtant Romain n’a peur de rien, il fonce au volant de son camion 4 tonnes: voilà l’occasion de tester son fourgon militaire in situ.

Nous arrivons finalement à destination, Neda. C’est magistral. Le Soleil est là, jouant à cache-cache à mesure qu’une légère brise caresse les feuillages, cuirassant les sillons de la rivière, tiédissant les quelques protubérances granitiques disséminées ci et là. Pour un instant, l’éden a un visage et il nous parle: « Ne laissez que vos traces de pas » indique le petit panneau. Nous prenons place rapidement, nous avons vite de la musique, des bières et du bois pour le feu. Nous trouvons même d’énormes branches, faisant au moins 6-7 mètres, nous tiendrons la nuit avec ça. La nuit? J’ignorais que nous devions dormir ici… D’un coup je suis pris d’une légère crispation… Nous resterons toute la nuit ici? Nous verrons bien. Bientôt le feu crépite et Romain attaque le couscous au feu de bois. Paco se lance dans un solo de djembé, dès la première vibration son visage s’illumine. Un grand sourire, des petites faucettes au bout des joues et des yeux ronds, voilà que cet écorché de la vie redevient un enfant. Comment ne pas être ému? Sans tarder, Romain attrape le didgeridoo et Bob la guimbarde, alors le bal des flammèche est mis en musique. Nicolas est aux anges, il est ici comme un poisson dans l’eau, nous sommes ravis.

Les sandwichs passent de main en main, c’est un maelström qui m’emporte dans ses tréfonds. La réalité est là, elle est la même mais elle est autre également. Le monde s’est ralenti, mes perceptions décuplées. Je sens les va-et-viens de mon souffle, mon thorax se gonfle, puis se dégonfle avec cadence. Je veux m’asseoir, en fait je dois m’asseoir, mais je ne veux pas que les autres s’en rendent compte. Enfin, qu’ils voient que je m’assoie cela ne me dérange pas, mais je veux qu’ils ne comprennent pas que c’est pour moi nécessaire. Par pudeur? Par fierté? J’essaie de m’avancer vers le banc, avec détachement, de manière désintéressée, mais je ne lève pas assez le pied et trébuche légèrement sur une racine. Mince, m’ont ils vu? L’ont il remarqué? La question agite mon esprit. Il faudrait que je parle, que je brise le silence pour leur montrer que tout va bien, que je suis relax. Cependant il ne faut pas se louper, ma voix pourrait me trahir, il faut que je dise quelque chose d’intéressant, avec assurance, qui montre que j’ai de l’intelligence ou de l’esprit. Un truc drôle oui, ça pourrait marcher aussi…

Peu à peu cela se dissipe, je fais un peu de diabolo, réalise un dessin souvenir pour The Dude.

Nous partons ensuite nous promener, observer les cascades, avant que le soleil ne se couche définitivement. C’est somptueux. Paco et Romain, les plus courageux, plongent dans l’eau et il leur faut faire quelques efforts pour garder toute contenance car c’est vraiment gelé! Nous rentrons au campement. Je me sens toujours bizarre. Je n’arrive pas à me sentir tout à fait à l’aise. Cela m’agace profondément. Les gens qui nous entourent sont pourtant aussi geniaux que le lieu. Le couscous est prêt, il a cuit toute la journée, ça a l’air exquis. Je me prépare un petit plat végétarien, et nous mangeons enfin (notre ventre est bien vide depuis les sandwichs). Tout le monde se régale. En silence. Oui en silence, personne ne parle… En fait je m’aperçois que l’on a très peu parlé depuis que l’on est arrivés ici. Le bonheur ambiant est au dela des mots. Tout le monde apprecie l’instant pleinement, Nico est au paradis… C’est pour ce genre de moments que nous sommes partis avec Nico.

Malheureusement, l’absence de mot n’est pas pour moi celles des maux, et de nouveau des questions s’agitent dans ma tête. D’un coup Nico et moi vivons une experience diamétralement opposé. Lui passera une des meilleures soirée de sa vie, tandis que je m’enfermerais dans mes vieux démons. Ma tête commence à me faire mal. Cette satanée migraine tombe toujours au mauvais moment. Je vais me vautrer dans la hamac. Je cherche alors le repos, celui du corps mais aussi celui de l’esprit. Rien y fait, je suis tourmenté, toutes les questions se bousculent. J’essaye de me concentrer sur les étoiles entre les branches, le bruit de la rivière, le craquement des bûche. Rien ne me fait oublier mes questions. Que se passe-t’il? Qu’est ce qui m’empêche à l’instant de vivre l’épiphanie? Je suis pourtant dans un paradis du Cosmos! Avec des amis incroyables! Rien ne devrait m’inquiéter. Je plonge alors dans mes interrogations… Puisque je ne puis m’y soustraire, alors tachons d’y répondre. Peu à peu, je distingue tout ce qui m’a empêché d’être vraiment relax, tous ces freins à mon bien être. D’abord je n’ai pas bien compris que nous resterions toute la nuit ici. Et cela m’angoisse car je n’ai pas pris ma tente ni mon duvet. J’ai eu peur aussi qu’ils s’imaginent que je puisse être quelqu’un de faible, réagissant mal notamment au moment du sandwich. Je voulais alors garder le contrôle lorsque justement, pour que cela marche, il faut lâcher prise. Quand j’ai sorti mon diabolo, j’ai eu peur qu’ils s’imaginent que j’en ai une bonne maitrise puis qu’ils soient déçus en m’observant. Pendant l’après midi, j’ai hésité à lire, « quel associable! » vont-ils se dire. Je sais que ce soir il y aura de la musique psy-trance et alors j’aurai envie de faire des mouvements erratiques… Mais que vont-ils penser? Que je fais n’importe quoi? Que c’est gênant? Mais si je ne danse pas, vont-ils se dire que je ne sais pas faire la fête? Mon mal de tête devient infernal, je dois faire un effort pour ouvrir les yeux et j’appuie sans cesse sur mes tempes pour me soulager. Une questions me revient alors sans cesse en tête: oserais-je demander à Bob ou Romain les clefs du camions? Je n’aurai qu’à dire que je me sens malade, que je veux faire une sieste… Mais que vont-ils dire? « Quoi déjà?? mais il n’est que minuit! la fête va commencer, il nous reste des sandwichs et on a même des smarties à partager ! » il me faudra bien 1 heure pour me décider.

« Bob, tu pourrais me passer les clefs du camion? je vais faire une sieste … blablabla … malade … blablabla … mal à la tête … blablabla … pas en forme …  »

« Ouais pas de soucis, elle sont là bas »

Et voilà qu’en un instant, Bob résout mon problème existentiel, sans me poser de question, sans détourner sa tête du feu, sans me juger en somme. Je suis d’un coup soulagé, je fonce vers le camion, m’allonge et je me sens tout d’un coup relaxé. Comment ai-je pu à ce point me monter la tête? Toutes mes questions me reviennent à l’esprit et j’y trouve alors une réponse évidente. Dans cette situation où je n’avais pas de moyen particulier de me mettre en valeur, j’étais tétanisé par la peur du regards des autres. « L’enfer c’est les autres » disait Sartre. Oui j’étais mal à l’aise car je ne sais pas jouer de la musique, je ne maitrise pas l’art du feu, je ne me sens pas « à l’aise » pour dormir dans la nature, je ne sais pas bien faire et digérer les sandwichs. Et je voyais dans chaque regard, un reproche, un blâme. « L’enfer c’est les autres » me répétais-je. Eux ont l’air si sûrs d’eux même, ils sont tous si doués dans leur domaine. Et moi je ne suis rien qu’un petit individu fragile et maladroit. « L’ENFER c’est les AUTRES ». Un instant un immense dégout du monde est monté en moi, eux qui me renvoient une image si détestable de ma personne…

Puis j’ai eu un déclic. Et ce déclic, je ne saurai leur en être plus reconnaissant.

La réaction de Bob me l’avait bien montré, il ne me jugeait pas. Pour être honnête, que je fasse la fête ici, ou que je dorme dans le camion, il s’en fou pas mal, du tant que je fais ce que j’ai envie. D’ailleurs ici, personne ne m’a jugé en réalité. Je n’ai reçu aucune remarque. Quand j’ai lu, quand j’ai fait du diabolo, quand je suis allé m’asseoir après le sandwich, quand je me suis échappé pour aller dans le hamac, quand j’ai filé au camion. S’ils ont pensé quelque chose, c’est peut être une légère inquiétude… « Ca va Mathieu? » ont-ils peut être demandé à Nico. Ce soir là, personne ne m’a jugé si ce n’est … moi. Oui moi. Car tout ces jugements fantasmés sont nés en mon esprit! Et quand bien même les autres m’auraient jugé, pourquoi en prendrais-je ombrage? Qu’est ce que cela peut bien me faire d’être perçu comme fragile et maladroit? Alors oui j’ai eu ce déclic, Sartre a tort: l’enfer ce n’est pas « les autes » mais « L’enfer c’est l’Ego ». C’est mon égo qui m’empêche d’accepter le regard des autres. C’est mon égo qui m’inhibe, me fait craindre la honte, le gênant, l’embarras. Aucun de mes amis ce soir là ne m’a empêché de faire quoi que ce soit, si je n’ai pas lu c’est une contrainte que je me suis imposé et dont je suis le seul responsable. Car mon égo ne voulait pas qu’on dise de moi, « celui là il est associable ». C’est justement ça qu’il fallait comprendre à Napoli, quand ce type nous a dit « You know what? Fuck the people ». Or ce constat trouvait justement une resonance dans « La voie des héros de l’éveil » que j’etais en train de lire.

Mon ennemi, c’est moi. Celui que je dois terrasser, c’est mon égo. Une fois que j’ai réalisé ça, que cette pensée est rentré en moi alors j’ai refait en mon esprit la journée. Qu’aurai-je fait si je n’avais pas subi mon égo? J’aurais dès que je l’ai su dit à mes amis que j’angoissais à l’idée de dormir dehors, ils m’auraient sans doute proposé le camion. Puis j’aurais mangé plus tôt, et lu longtemps, très longtemps. Sans doute aurais-je fais du diabolo, et, avec un peu de chance, développé une nouvelle figure. J’aurais écris sans doute des poèmes, élégie du Cosmos qui m’entoure.  J’aurais sans doute apprécié bien mieux le sandwich, acceptant de fermer les yeux, de m’abandonner totalement, même si les autres devaient s’en apercevoir. Qu’auraient-ils pensé? Que je passais un bon moment sans doute… Ils auraient peut être même affectueusement jalousé mon bien être…

Nous devons nous accepter comme nous sommes, avec nos forces et nos faiblesses. Lorsque j’observe Paco faire le feu, Romain méditer, Dude faire un sandwich, Reinardt poser son hamac, Bob jouer de la guimbarde, je l’accepte comme tel, je conviens que cela fait parti de leur personnalité. Je ne les juge pas selon des critères de bien, de mal, leur individualité s’impose à moi. Par delà bien et mal. Aussi dois-je effacer mes doutes, être totalement moi même. J’aime lire, j’aime écrire des poèmes, j’aime la musique trance, j’aime dessiner, j’aime regarder le feu qui crépite et l’eau qui coule dans la rivière, je suis frileux, végétarien, je me pose plein de questions, je m’endors en écoutant la radio, voilà qui je suis. Et nul ne doit m’empêcher d’être celui la, même pas moi, surtout pas moi.

11 réflexions sur “Neda, au bout du monde

  1. Super ta conclusion! Sois toi même, accueille celui que tu es aujourd’hui, c’est une super voie pour avancer et être heureux dans la Vie.
    Tu viens de faire une belle expérience, bravo !
    On t’aime comme tu es, tu sais ….

  2. Oh Matthieu……!!!! quelle richesse, ce texte… très courageux de se “déshabiller” comme tu le fais, du très très concentré, et de l’auto analyse qui te grandi encore et encore davantage, et te conduit peu à peu vers la liberté… La tienne. Ta liberté.
    Et puis la migraine, c’est si envahissant, lancinant, douloureux… !!!!!
    Cette expérience que tu décrits si bien, cet ego qui nous “gouverne”… Qui nous emmerde, qui nous autorise au mauvais sens du terme, nous fait trébucher, et nous rend con !!! S’accepter, avec tout tout tout, c’est accéder à sa propre liberté et ça permet d’être plus disponible pour aller vers l’extérieur, tout l’inverse du repli sur soi.
    Merci pour ce partage,

  3. Salut Mathieu c’est lifty…
    Tu m’as mis les larmes aux yeux en lisant ce texte… tu as raison sur toute la ligne.
    et je me rends compte qu’on se ressemble beaucoup plus que je ne le pensais.
    Il me tarde de te revoir… profitez un maximum.

    1. Oh ma Lifty !! Tu veux pas te teleporter ?? On aimerait vraiment te voir ! Parce que pour l’instant, quand je pense à toi, tout cela qu’il m’est donné d’être voir, c’est ta tronche sous une salade !!

  4. Merci de ce partage courageux Matthieu!
    Mais il me semble au vu de ton récit confirme que Sartre avait raison… « L’enfer, c’est les autres » parce que nous ne savons pas vivre sans nous mettre la pression du regard et du jugement de nous-mêmes que nous attribuons aux autres, comme tu l’as fait initialement dans ton récit… S’il n’y avait pas ces autres, alors nous vivrions plus heureux car libérés non pas du jugement des autres mais bien plutôt des limites que nous nous mettons à nous-mêmes en fonction de ce que nous pensons que les autres pensent de nous…
    Des bisous à tous les deux!

    1. Hahaha entre deux couches tu trouves le temps de nous lire et de commenter avec beaucoup d’esprit et d’intelligence, tu m’impressionnes ! Un article parlant de toi serait il en préparation…??? 😉

  5. Salut Matt,
    J’ai enfin plus de temps pour lire tes récits et surtout les savourer, pendant la foire j’avais l’esprit trop occupé!!!! Belle analyse du livre « la voie des héros de l’éveil », et quelle précision dans ta compréhension .
    Neda au bout du monde me laisse sans voix!!!
    Quel talent tu as afin de pouvoir retranscrire tes émotions par écrit avec une telle clarté.
    L’égo : un immense sujet ! quelle chance tu as d’avoir fait cette expérience, se rendre compte que notre égo nous pourrrrrit la vie à 28-29ans et surtout d’en prendre réellement conscience va te permettre d’avancer à pas de géants. En effet toutes nos émotions négatives s’évanouissent dès que l’on prend conscience que ce ne sont que des créations de notre esprit (de notre ego). Elles éclatent comme une bulle de savon et disparaissent.
    Beaucoup de gens savent qu’ils ont un ego, mais se laissent toute leur vie dirigé par cet ennemi et sont le plus souvent dans une souffrance permanente, sortir de l’emprise de l’égo, c’est sortir de beaucoup de souffrance. Le chemin est long pour s’en libérer pleinement !!!!
    N’avance pas trop vite, tu vas devenir mon maître spirituel !!!
    Reste comme tu es, je t’aime comme tu es fiston ! un énorme bisou

    1. Merci pour ce message papa, qui me fait bien plaisir ! La route est longue et le chemin épineux mais au moins j’ai identifié l’ennemi :). La lecture de ton livre m’a aidé aussi. Et j’ai bientôt prévu de devenir guide spirituel, mais je n’accepte que les jeunes demoiselles célibataires dans ma team ! 😉

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