Ramallah

Mais au fait, pourquoi sommes-nous venus à Jérusalem ? Ce n’était pas sur notre planning il est vrai… Lorsque nous étions en Sicile, Jacqueline a simplement contacté Saturnin. Elle devait faire un rapport environnemental de son ONG, étayée de recommandations de réduction de l’impact écologique. Or c’est justement le métier de Saturnin. En échange de notre volontariat, nous aurons un logement en coloc à Ramallah.

  • Ça te tente Mathieu ?
  • Carrément ! Et on pourrait en profiter pour faire de la plongée dans la mer rouge !

Nous avons donc eu une première semaine à Jérusalem Est (voir article précédent), avant de partir pour Ramallah. Nous arrivons dans l’appartement, ça a l’air compliqué ! En fait il y a deux appartements, l’un pour les volontaires (comme nous), l’autre pour les journalistes du « Palestine Monitor ». Or le premier appartement est sens dessus-dessous, les anciens vacataires sans aucun respect ont semble-t-il tout foutu en l’air ! Nous nous installons donc avec les journalistes. Il y a L’Italienne, (son nom importe peu) ainsi que Zen, Singapourienne. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’accueil est glacial. La première nous rappelle l’indifférence italienne expérimentée plus tôt dans le voyage, tandis que Zen est simplement barricadée dans sa chambre. Peu importe après tout, nous avons une grande chambre, et l’appart est gigantesque. Bientôt l’autre appartement sera disponible, et nous serons rejoints par deux belges. « Tu verras, avec la chance qu’on a, ça sera deux filles canons ! ». (Au final, ce fut deux vieillards !)

Nous avons assez vite pris nos marques et presque reproduit une vie « normale » de sédentaires. Nico, souffrant d’une tendinite, devait néanmoins reposer son genou. Le matin après un copieux petit déj, nous partions au boulot, lui en service (taxi partagé), moi à pied. N’imaginez pas un arrêt de bus classique ! Pour prendre le service, il faut se rendre sur une petite route où ils sont à la queue leu-leu et en attraper un au passage. Il n’y a pas de ticket, il faut donner les sous au passager de devant. Les pièces passent de main en main jusqu’au chauffeur. Pour s’arrêter, il n’y a pas non plus de bouton, il faut simplement le dire au chauffeur et il s’arrête aussitôt ! Pendant ce temps, je faisais le chemin à pied, à travers le brouhaha des marchands de rue et du trafic dense. Ici tout le monde klaxonne, sans agressivité, pour dire « coucou », « attention je passe », « avance », « coucou mademoiselle », « merde j’ai klaxonné sans faire exprès ». D’ailleurs, le ton et la manière de parler des Arabes semble souvent agressive, alors qu’ils ne le sont pas du tout. Chaque matin donc, je marchais à travers Ramallah, avec la sensation d’un trajet quotidien et ordinaire dans un lieu pourtant totalement extraordinaire. Sur le chemin, je faisais un coucou à Yaser Arafat, dont le tombeau est préservé ici.

Le boulot se passait chaque jour merveilleusement bien. Nous retrouvions dans le bureau Jacqueline bien sûr, mais aussi R. et H. . Cette dernière deviendra rapidement notre amie. A peine arrivés dans le bureau, Im Mohammed nous faisait le café, à la palestinienne (attention, ne pas boire le fond !). Cette tradition était autant un plaisir des papilles qu’un défi de digestion. Saturnin et moi nous observions chaque matin pour voir qui craquerait le premier et filerait au WC ! Parfois nous croisions la cheffe de Jacqueline, Bahia. C’est une femme moderne et classe et qui a beaucoup d’humour. Il y avait enfin Dr Mustafa, à qui nous avons exposé nos travaux. Heureusement nous n’avons appris que par la suite que c’était un activiste palestinien très célèbre, ce qui nous a permis de l’aborder sans se mettre trop la pression (Voir sa biographie ici). En fin de journée, Nico rentrait à l’appartement faire du montage, tandis que je partais pour la salle de sport. Le soir c’était film, bar, ou sortie culturelle. En un mot, nous avions subitement une vie classique.

Ramallah est considérée comme une bulle en Palestine. Cette ville accueille en effet la plupart des ONG pro-palestiniennes et sert de point de départ à beaucoup de journalistes. Il s’y trouve des bars, des restaurants, la vie y est vraiment douce. Il y a partout des marchands ambulants, proposant thé, café, maïs, pain palestinien, fruits et légumes, notamment des cerises vertes (c’est super acide !).

 

NB: J’ai pour seule ambition de proposer quelques témoignages, des gens que j’ai rencontrés ici. Ils sont extrêmement divers parfois même contradictoires. Il n’y a pas « une » Palestine. La Palestine a 1000 visages, et aucun d’entre eux ne se rapproche de celui que vous pouvez imaginer. Je précise que des noms sont modifiés, que les récits n’engagent que moi; ils sont subjectifs et romancés.  

Il y a la Palestine de Hussam, mon prof de sport. La rencontre fut assez amusante, dès le premier jour à la salle, il a décidé d’être mon prof particulier. Au début j’aurais préféré m’entrainer seul, en écoutant ma musique, puis je me suis dit « après tout, n’est-ce pas là l’occasion de rencontrer un local ? » Aussi ai-je peu à peu glissé entre deux tractions des questions de plus en plus personnelles. D’origine palestinienne, Hussam a étudié le sport en Egypte, pays qu’il adore. Il a démarré sa carrière là-bas, y a appris l’anglais et même l’allemand ! Mais très vite les autorités lui ont refusé le renouvellement de son visa, malgré son boulot, malgré ses amis, malgré même ses tentatives de corruption ! Rien n’y fit, il dût rentrer en Palestine. « Ou voudrais-tu aller Hussam ? » « N’importe où, sauf ici ». Ici les frontières sont plus fortes qu’ailleurs…

Il y a la Palestine d’Anas, un ami que j’ai rencontré lors d’une manifestation en hommage aux prisonniers palestiniens qui font une grève de la faim pour demander de meilleurs conditions de détention et la fin de la détention administrative. La détention administrative est une procédure qui permet à l’armée israélienne de détenir une personne pour une période de 6 mois maximum, renouvelable de manière indéfinie, sans inculpation ni procès. Anas m’a invité à faire de l’escalade. Il est né ici, il a grandi ici. Anas est un philosophe. Il m’a posé plein de questions sur mon voyage. Au début je lui répondais timidement ; je trouvais indécent de lui parler avec légèreté d’un voyage sans frontières où tout semble possible tandis que lui est coincé ici. Nous venions de grimper, puis nous nous reposions sous la roche, à l’abri du vent, un thé à la menthe dans une main, la chicha dans l’autre. Son discours m’a profondément marqué :

« Tu sais Mathieu, ici ce n’est pas facile, c’est vrai, mais les Palestiniens se mettent parfois des barrières tous seuls. Il y a plein de pays où l’on peut aller. Bien sûr il faut faire des démarches et parfois le visa n’arrive jamais… Mais on peut en faire la demande. Ici les gens ne pensent pas à voyager, ce n’est simplement pas dans leurs habitudes. Tu sais mes amis il étudient et après ils bossent comme des fous. L’argent qu’ils gagnent ils pourraient l’utiliser pour voyager, ou pour de activités comme l’escalade. Mais ici, lorsque je leur dit qu’il faut louer du matériel, plus personne ne veut venir, ils me disent « je ne vais quand même pas payer pour monter sur un caillou ! ». Ici, les gens travaillent beaucoup, pour pouvoir se payer un mariage somptueux. Ils dépensent parfois 100 000 shekel pour le mariage ! (25 000 €). Avec ça, combien de fois auraient-ils pu grimper ou voyager ? Et lorsqu’ils sont mariés, ils continuent à travailler, pour s’acheter une voiture puis construire leur maison. Alors ils font des enfants, travaillent pour eux, puis ils sont âgés, c’est trop tard. Tu vois Mathieu, n’aie pas honte de parler de ton voyage, tu as été courageux de tout laisser tomber pour partir, ici les gens n’ont pas ce genre de courage, ils préfèrent travailler sans réfléchir, et voyager ne leur vient même pas à l’idée. Moi l’argent que je gagne, je le dépense pour l’escalade, peut-être bientôt pour voyager. Mon père s’inquiète : « comment vas-tu te marier mon fils, si tu ne peux pas payer le mariage et construire ta maison » mais moi, si je me marie, je veux la construire avec ma femme la maison, ce sera la nôtre, pas la mienne. Et je préfère prendre le risque de rester seul que de perdre ma vie à la gagner.

Il y a la Palestine de Faris, et de son groupe de coureurs. Je suis allé courir avec eux plusieurs fois, ils sont très accueillants. Voici le message qu’il m’a envoyé après notre première rencontre… 

Ici, disent-ils, il y a des frontières, des murs, des militaires, des meurtres, des fusillades, … l’oppression est partout, nous sommes surveillés, observés, espionnés. Israël foule au pied nos droits, l’Autorité Palestinienne est corrompue, nous ne sommes presque plus libres de rien. Mais nous sommes des humains, et personne ne pourra nous retirer notre volonté de vivre, notre puissance d’exister ! Nous voulons montrer au monde que, malgré les problèmes, nous voulons vivre, nous sentir libres un instant, en courant, en sentant nos poumons se gonfler avec force, notre cœur battre de toutes ses forces, nos tempes vibrer au rythme de ces battements, notre corps suer tout entier. Courir pour vivre, jusqu’à en avoir le tournis, s’écrouler par terre, être éblouis par le soleil, avoir un large sourire et se dire « I did it ! I crossed the line ! I did it ! » Les miradors n’y feront rien, nous courrons et courrons encore, et montrerons au monde qu’en Palestine aussi on a le droit de vivre et l’impérieuse envie d’exister !

Il y a la Palestine masquée activiste, pour qui la position de neutralité sur le conflit est une chimère : Les enfants de Gaza, les prisonniers administratifs, les camps de réfugiés, les humiliations, la ségrégation, les réactions disproportionnées… Qui pourrait se montrer neutre face à tant d’injustice ? Alors oui, une cagoule sur la tête, un lance pierre à la main, lançant dans un râle de désespoir des morceau de pierres en direction des soldats de Tsahal. Peu importe de recevoir une balle dans le bras, ou de se faire fracasser lors d’une autre manifestation. Blessé mais debout. Et fier.

(nous ne connaissons pas cet individu) 

Il y a la Palestine de nos amies, H, M et A. Des femmes modernes à l’accent américain. On se croirait dans une série genre « Sex in the City » ou « Desperate Housewives », bien loin des clichés des Palestiniennes conservatrices. Elles, le voile, elles ne connaissent pas. Nous les retrouvons à la salle de sport, au théâtre ou dans les bars. Au moment de commander les boissons la première fois, j’hésite à prendre une bière, ne voulant choquer nos amies musulmanes en buvant de l’alcool. Saturnin et moi attendons la commande des filles pour faire notre choix :

  • Un whisky sec, dit H.
  • Un vin blanc, déclare A.
  • Un jus de citron… oh et puis merde, un whisky, poursuit M.
  • Bon bah, deux bières, conclut Saturnin!

Avec elles, nous avons l’impression d’être avec des amies de longue date, tout est très fluide. On va au 101, puis au Snowbar et au Berliner. Le soir du Snowbar, nous avons eu le privilège d’être ramenés par Moe, dans sa magnifique Mustang. Je me souviens encore lorsqu’il nous a collé au siège en accélérant dans la dernière ligne droite ! C’est aussi ça la Palestine, d’incroyables voitures de luxe. Les sujets sont parfois légers, souvent profonds. La nuit est toujours trop courte. H est d’une incroyable gentillesse. Elle se plie en quatre pour nous faire plaisir, est super attentionnée et délicate. J’en suis sûr nous la reverrons, en France ou ailleurs ! M. est une activiste réputée, elle a 20 000 followers sur twitter et bosse pour Al-Jazira et le Huffington post. Elle est super marrante, spontanée et très jolie. C’est une fille qui possède un subtile mélange de classe et de candeur. A travers son sourire doux, et son visage rieur, on ne devine pas qu’elle a connu la prison, qu’elle a eu la genou broyé par un soldat et qu’elle a été exclue pendant 2 ans de Jordanie malgré son passeport jordanien. Or la Jordanie est l’unique point de sortie des Palestiniens titulaires du « green ID », la pièce d’identité verte des résidents de Cisjordanie ; ne pas pouvoir aller en Jordanie, c’est être emprisonné en Palestine. Imagine-t-on un seul instant que les plus grands activistes palestiniens aient des traits aussi doux que les siens ? A. elle, est belle comme un soleil d’été. Quand elle vous regarde, elle vous transporte ailleurs, là-bas, au delà des frontières. Elle est Palestinienne par son père, Philippine par sa mère. Son sourire est un don du ciel, son grain de beauté au-dessus de la lèvre un cadeaux céleste. Elle a 21 ans et termine ses études de sciences. Nous avons beaucoup parlé, elle m’écoutait avec patience et intérêt. Je m’amusais de constater que, à chaque fois que j’essayais de me mettre en valeur, elle félicitait mes prouesses, avant de me montrer, candide, qu’elle avait déjà fait la même chose que moi en bien mieux. Cela donne à peu près ça :

Moi : J’aime écrire, je voudrais écrire des livres, j’ai déjà des projets !

Elle : Whaa c’est top, moi aussi j’aime écrire, j’ai déjà écrit 2 livres et pleins de poèmes… Mon second livre pourrait être publié bientôt.

Moi : ahhh whaaa … euh… j’aime lire aussi, une fois j’ai lu Mademoiselle de Maupin en une seule journée ! C’était 400 pages écrit tout petit (et toc !)

Elle : oooh j’adore lire moi aussi, mon record c’est 81 livres en 3 semaines. Mais ils n’étaient pas tous gros hein, ça allait de 250 à 600 pages…

Moi : euhhhh (gloups), sinon je fais du volontariat, j’ai donné des cours à un élève via le Secours Populaire, il a eu le bac avec mention, je suis super fier de lui !

Elle : aaah whaaa c’est super ça ! Moi aussi je suis bénévole, je donne des cours d’anglais gratuit à 60 élèves d’un camp, je participe aussi à des ateliers pour les handicapés, d’autres pour parler de la sexualité aux jeunes femmes. Ah oui j’aide aussi les jeunes en difficultés, et là bientôt, je vais commencer avec les homosexuels et les transgenres !! Je suis trop contente !

Moi : euhhhh bon ça a été la séance de sport sinon ?

Dans quelques semaines elle aura fini ses études, mais elle a déjà trouvé du boulot dans une ONG de protection des animaux. Cela paye moins que d’autres jobs qui lui ont été proposés, mais cela correspond mieux à ses valeurs. Euh Jacqueline, comment dit-on « veux tu m’épouser »  en arabe déjà ???

Il y a, à l’inverse, la Palestine d’Im Mohammed. C’est la femme de ménage de l’ONG, elle a tenu à nous inviter chez elle pour manger. « C’est à 30 minutes » nous dit-elle. Nous y allons avec nos interprètes, Jacqueline et H. Saturnin sort le GPS, on se dirige vers le village, mais tout d’un coup alerte, il faut faire demi-tour. Pourquoi ? Il y a une colonie israélienne sur la route, impossible de passer par là avec des passagers palestiniens. Ah ça oui j’en ai entendu parlé des colonies, mais pour la première fois j’en ressens un immense désagrément : « Il y a une colonie entre mon repas et moi, ça ne va pas du tout ! »   dis-je en rigolant. Il nous faut alors faire un immense détour, se taper le trafic, pour arriver à destination. Qu’est-ce qu’une colonie Israélienne ? C’est très simple. L’accord d’Oslo a séparé les territoires israéliens des territoires palestiniens. La Cisjordanie, territoire palestinien, a été divisée en trois zones A, B et C. Pour faire court, la zone A est sous contrôle palestinien, la zone B est sous contrôle partiel palestinien, partiel israélien et la zone C, qui représente plus de 60% de la Cisjordanie – la transformant en gruyère –, est totalement sous contrôle militaire israélien. C’est dans cette zone C que des centaines de milliers d’Israéliens se permettent de venir sur les territoires palestiniens, installer une tente, puis deux, toujours sous protection armée… Bientôt les tentes cèdent leurs places à des maisons, puis à un village. Des murs sont construit autours, et voilà. Au nez et à la barbe de la communauté internationale. Alors qu’ils volent impunément des territoires, ok, mais qu’ils se mettent sur le chemin vers mon repas, JAMAIS ! Nous arrivons donc après 1h30 de trajet. Im Mohammed est grand-mère, même si elle  a à peine 40 ans. Elle est très rigolote. Elle a un grand voile, qui part de son front et descend jusqu’à l’arrière de ses genoux (c’est un habit de prière). Il y a là son fils, sa fille, des petits-enfants, et sa mère. Le repas est délicieux, mais ils nous regardent tous en train de manger. Chaque fois que Nico ou moi posons l’assiette, elle est immédiatement remplie, malgré nos gestes explicites de mains sur le ventre. Nous finissons donc par garder l’assiette à la main, mais Im Mohammed vient nous la remplir malgré tout !

La discussion est laborieuse, pour ne pas dire inexistante. Non seulement il y a la barrière de la langue, mais il y a également une incompréhension culturelle entre eux et nous. La grand-mère et le petit fils écoutent des prêches sur la tablette, demandent à H pourquoi elle ne porte pas le voile. Le fils nous regarde comme des ovnis, c’est la première fois qu’il voit chez lui des Européens, et on peut dire qu’il n’est pas tombé sur les meilleurs spécimens ! Il nous observe, parfois rit sans que l’on sache pourquoi. Globalement il semble totalement circonspect. Nous ne vivons pas sur la même planète, les « ponts culturels » semblent impossible à construire. C’est un nouvel apprentissage pour nous, montrer notre respect et notre gratitude envers des gens qui ne partagent ni notre langue, ni notre manière « non-verbale » de s’exprimer. Lorsque nous partons, la batterie de la voiture est en panne. La solidarité arabe est à nouveau démontrée, il ne faut pas attendre 30 secondes pour qu’une dizaine de personnes soit autour de la voiture pour la réparer.

Il y a la Palestine du vendeur d’alcool en bas de chez nous. On discute avec lui, et comme toujours nous faisons part d’une sorte de complicité informelle, en parlant de problèmes causés par « les autres », voulant montrer ainsi que nous sommes bien dans le camp palestinien. Son discours alors nous a énormément surpris, et montré à nouveau une facette de la Palestine :

« De quel problème parler vous ? Les Israéliens ? je vais vous dire ce que je pense, (il regarde à droite à gauche puis allonge le coup dans un mouvement de confidence) parfois je me dis heureusement qu’ils sont là. Ici les gens ils vivent comme au moyen âge, ils sont rustres et puis la religion revient, heureusement qu’on peut observer ce qui se passe de l’autre côté du mur, qu’on peut voir la civilisation. (Un cortège bruyant passe dans la rue, avec des bruit de gyrophare des cris et des klaxons.) Regardez, vous savez ce que c’est ? C’est un mariage. Il y en a tous les jours des cortèges comme ça qui passent ici en faisant n’importe quoi. Où dans le monde les gens se marient comme ça ? nulle part. Ici les gens ne sont pas civilisés. Tu vois l’alcool que je vends, j’essaye d’éduquer les consommateurs, mais ils achèteront toujours la même chose, de la vodka Absolut, du whisky Red Label, de toute façon ils vont le boire avec du jus ou du soda, jusqu’à être complétement bourrés. Ils ne savent pas boire ici, apprécier un verre. Ils boivent juste pour être complétement bourrés. C’est comme ça pour tout, ils ne sont pas éduqués les gens ici, alors je vous dis, heureusement que parfois certains passent de l’autre côté du mur et voient ce que c’est, des gens civilisés… »

Il y a la Palestine de Samir. Samir a 33 ans, mais déjà les traits tirés par une vie hyperactive. Il a commencé par être volontaire pour l’ONG quand il était ado, avant de devenir employé. Il s’occupe de projets avec des jeunes. Ces derniers le considerent comme un tonton et l’adorent. Samir nous a invité chez lui. Il nous a fait visiter la maison qu’il fait construire. Il vit dans ce village à côté de ses parents, ses frères et sœurs, ses cousins et cousines. La maison où nous sommes accueillis est la maison de famille, elle semble n’appartenir à personne en particulier, c’est le lieu de rencontre pour tous. Il y a dans le jardin des oliviers, puis des brebis avec d’immenses oreilles. Ses parents nous montrent comment les traire. De la maison, nous avons une somptueuse vue sur la vallée et les montagnes qui n’est gâchée que par la présence de soldats israéliens en contrebats, et d’une colonie un peu plus loin. Comment reconnaitre les colonies ? Le toit des maison est différents, pas blanc comme partout mais orange, couleur brique. Certains prétendent qu’ils font ça pour que les bombardiers israéliens distinguent plus facilement les maisons israéliennes des maisons palestiniennes. Je ne sais pas si c’est vrai. Nous nous baladons dans le village de Samir. Tout est là, un âne, un cheval, des poules qui courent les unes après les autres.  Tout le monde connait et salue Samir, j’imagine que c’est un peu une sensation pour lui que d’avoir deux étrangers avec lui. Je n’en sais rien en fait. Nous traversons une carrière de pierre, puis nous installons sur un coin de paradis, avec une vue splendide. « Ici il y a une super balade à faire, mais maintenant les Israéliens vous font payer si vous voulez y aller. Pourtant j’y vais depuis que je sais marcher. » C’est un moment d’humanité et d’épiphanie que nous vivons ici tous les trois, en haut de ce gros caillou, seuls face à l’horizon lointain, isolés de toute civilisation. L’anglais de Samir est approximatif, les gestes compensent mais il finit par être un peu frustré, il sort alors son téléphone, et fait un appel vidéo à son frère habitant San Francisco ! Là-bas il est 8h du matin, il vient d’ouvrir son supermarché, et il se met à faire l’interprète de Samir en passant ses articles sur la caisse !  La mondialisation nous réservera toujours des surprises. Nous retournons ensuite à la maison pour manger. Nous sommes dans le salon, seuls avec les hommes. Lorsque l’on veut aller se laver les mains aux toilettes, ils nous demandent d’attendre, visiblement il ne faut pas que nous croisions de femmes sur notre trajet. Choc culturel. La quantité est énorme, et ils nous gavent ! Le père de Samir nous regarde de ses yeux profonds et sableux, fait un geste de la main, et dit « Eat, eat ». Son anglais est aussi approximatif, mais nous parvenons à communiquer. C’est un ancien chauffeur de taxi, il est super sympa. Il nous demande ce que nous faisons là, nous lui expliquons le voyage tout ça… Il nous regarde incrédule «  mais comment allez-vous faire pour vous marier ? et construire votre maison ? ». J’ai l’impression d’entendre mon grand-père paternel. Après tout, ce village ne ressemble-t-il pas à celui de son enfance ? Hizma est un Mezilly qui s’ignore. Je suis aussi interrogé sur mon végétarisme, difficile à expliquer ici ! Mais le père nous dit : « si tu ne manges pas de viande, tu n’iras jamais chez le médecin ». Nous sommes bien d’accord ! Au fait, avis aux lecteurs, Samir a un grand rêve, celui de voir la tour Eiffel !

Il y a aussi la Palestine d’Hébron. Nous y sommes allés avec H. Nous lui avions une fois proposé d’aller à Jérusalem, (à 20km de Ramallah), mais elle nous avait répondu avec un petit sourire : j’ai une carte d’identité verte (carte de résidente Cisjordanienne). Cette carte l’empêche de rentrer en Israël. Imaginez notre choc de comprendre que nous, Français, pouvions aller dans cette ville forgée d’histoire tandis qu’elle, pourtant Palestinienne, n’en a pas le droit. Hébron est une ville incroyable. La vieille ville est assez classique, mais plus l’on y pénètre, plus les marchands se font rares… et pour cause, des colonies israéliennes sont implantées au coeur de la ville, jusqu’à venir mordre sur la vieille ville ! Les miradors dominent la vieille villes, des maisons de colons ont même été construites par-dessus les maison arabes. Les ruelles de la vieille ville sont protégées par des grillages, car les Israélien balancent tous leurs détritus dans les ruelles arabes. Il pleut autant des déchets que de la haine ici. Le désespoir des marchands ici me marquera à jamais. Comment croire en l’Humanité ici ? Mon humanité a reçu ici une blessure immortelle. Comment l’Homme peut-il en arriver là ?

Il y a la Palestine de cette nuit d’horreur, ou les fusillades m’ont réveillé à 3 du matin. Des dizaines, des centaines de coups de feu, traversant la nuit, glaçant mon sang. Que se passe-t’il ? L’innocence s’évapore en un instant, Le bruit de la guerre est horrible. Ne m’as-t-on pas dit que la guerre reprendrait cet été ? Je pense soudain aux enfants bombardés sur les plages de Gaza, l’horreur de la guerre me frappe de plein fouet, pourtant je n’en ai que le bruit. Mes larmes coulent et je voudrais me cacher sous le lit. La nuit est effroyable et courte « Y a t-il eu des morts ce soir ? ». Je cherche le lendemain dans les médias des information sur la tragédie qui vient de se passer. Mais rien. Un jour de plus en Palestine. Qui s’en inquiète ? Une brève seulement, l’attaque ciblait un hôpital. Il n’y a pas eu de morts, mais combien d’enfants alités terrorisés ?

Il y a enfin la Palestine de F, 16 ans. Tuée devant Damacus Gate, oui, là où ils vendent le mix cacahuète. Elle avait un couteau, ils avaient des mitraillettes. 20 balles lui ont déchiqueté le corps. Auraient-ils pu l’immobiliser de leur taser ? auraient il pu lui subtiliser le couteau par une simple clef de bras ? Auraient-ils pu comprendre – pas cautionner- mais comprendre ce qui amène une jeune fille à se lancer dans un acte aussi insensé ? A-t’elle réellement attaqué les militaires ? Je ne sais pas, je ne le saurais jamais. En revanche ce que je sais, c’est que les cacahuètes n’auront plus jamais la même saveur. 

3 réflexions sur “Ramallah

  1. Magnifique chronique de toutes ces rencontres si vivantes et pleine d’humanité de la Palestinevaux 1000 visage. Encore merci de nous emmener dans votre voyage et vos rencontres.

  2. Une fois de plus j’ai pris grand plaisir à lire cet article. C’est extraordinaire de pouvoir rencontrer tant de gens différents qui vous permette d’avoir une vrai vision du pays et du monde que vous visitez. C’est fou ce que vous allez être riches en rentrant, tous ces partages, tous ces points de vue sur la société, on ne peut qu’en tenir compte et accepter les différences.
    Nous aussi partons voyager mais de façon très tranquille. La Grèce nous attend ce soir avec au programme un petit Uzo de bienvenu et nos amis Agnès et Arnaud 🙂
    A très vite pour de nouvelles lectures.

  3. Hello !!
    La Palestine d’Anas et du vendeur d’alcool se rejoignent… Et fait écho à ce que vivent bon nombre de nos concitoyens français qui construisent leur vie de manière très conventionnelle !!! Eux aussi !!! tous ceux qui ne vivent qu’à travers leur petit quotidien, leurs petits acquis, leur petit territoire…. Qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez !! Dit on !!!
    Tous avons accès à la culture, et pourtant, trop peu s’y intéresse encore par manque de temps mais aussi par manque d’intérêt… Peur, ignorance, formatage, dressage… Tout est lié à l’éducation reçue… Par exemple, josette ne comprend pas que les garçons puissent faire du piano…. Incroyable !!! C’est une forme de « snobisme » semble t’elle dire… Papy Victor lui, par contre,
    se réjouit que les garçons puissent en faire… Étrange non ces deux points de vue complètement opposés ??? Tout comme ceux qui pensent que payer pour escalader un cailloux est un non sens !!
    Les écrans sont partout… On dit « c’est une autre époque… » mais ne peut on pas faire cohabiter et trouver un équilibre entre l’avant hier, l’hier. le maintenant ?? « Savoir qui l’on est pour savoir où l’on va… :  » c’est bien d’entendre les anciens et de revenir sur histoire de l’humanité pour comprendre « l’aujourd’hui » et accepter les differences de chacun… Sans tomber dans l’indifférence et l’autoritarisme…
    « Les chroniques de Jérusalem » de Delisle et « Gaza 1956 » de Sacco m’ont marqué.
    J’ai là découverts « un monde » tellement incroyable et différent du notre !! Que vous découvrez, vous, sur place…
    Et la guerre au quotidien, comment pourrait on imaginer ce que c’est ???….
    L’insouciance vous quitte peu à peu ?…. Et moi j’observe actuellement l’insouciance de Charlie et de Thibault qui, entre nous, me nourrit chaque jour un petit peu et me permet de vivre de belles choses.. Et d’apprécier les cacahuètes…
    Soyez prudents….

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *