Soumission

Michel Houellebecq, 2015.

J’ai longtemps boudé la littérature contemporaine, préférant attendre que le temps fasse le tri entre les chefs d’œuvres et le reste. J’ai finalement voulu m’y plonger récemment, aussi ai-je parcouru des Beigbeder et des Houellebecq. Le premier ma passablement déçu, j’imaginais mieux du dandy désabusé de 99fr. En revanche, le second m’a immédiatement passionné. Il s’agit d’un auteur de génie pour certains, une escroquerie pour d’autres, aussi je penche -en modeste lecteur- pour le premier parti.

Dans « Extension du domaine de la lutte » 1994, j’avais déjà apprécié son style perturbant. Son livre est déprimant, certes, mais il dépeint une réalité sociale moderne, avec réalisme et sans faux semblant. A l’heure de la bien-pensance, je me réjouissait de le voir bousculer la petite bourgeoisie que j’exècre, que je fréquente et dont, il faut le reconnaître, je fais désormais parti. Son anti-héros, sans lyrisme aucun, lie la solitude sexuelle et la solitude sociale, en en faisant des conséquences du libéralisme moderne. C’était jouissif.

Dans son style, selon moi, plus laborieux, mais tout aussi jubilatoire, « Les particules élémentaires » (1998) m’avait également fasciné. Cette fois, les états d’âmes de l’anti-héros étaient entrelacées avec des théories biologiques. Néanmoins je m’étais promis de lire Houellebecq avec parcimonie, tant son style est déconcertant. Le livre m’a lentement déprimé, et il m’a fallu plusieurs jours pour m’en remettre. J’étais blasé du monde.

J’avais néanmoins lu « Plateforme » (2001). Cette plongée dans l’évolution du tourisme depuis les années 80 m’avait captivé; c’était pour moi son meilleurs roman. Mais à nouveau, j’étais découragé. Je me nourrissais de son style, adorais son implacable regard sur notre société. Mais en refermant la dernière page, j’étais accablé.

Pour moi Houellebecq était devenu un « fast food ». J’avais envie d’en manger souvent, je craquais rarement et, chaque fois, après un moment d’extase consumériste, je regrettais mon geste.

Or, voici que je rentre dans l’unique librairie française d’Athènes et que je tombe nez a nez avec le plus sulfureux d’entre tous: « Soumission ». Je ne pu me retenir.

Cette fois il tape fort: nous sommes en 2022, le PS et l’UMP ne sont plus que l’ombre de leur gloire passée. Dans un parfum de guerre civile, s’affrontent le Front National et la Fraternité Musulmane. L’anti-héros du livre, cette fois un universitaire ayant dédié sa vie a Huysmans nous fait vivre la période électorale. J’ai sur le livre un avis mitige. A nouveau le style est irréprochable, j’ai ouvert le livre le matin et terminé le soir même. J’ai particulièrement apprécié la référence a Huysmans, auteur du livre mythique « A rebours » avec lequel je partage une histoire toute personnelle (un 3/20 en prépa, longue anecdote!). L’anticipation politique a laquelle s’essaye Houellebecq n’est pas si mal réussie. D’ailleurs il a pour moi le mérite de soulever un sujet polémique. On lui reprochera d’être nauséabond, mais je préfère être du côté de ceux qui se posent des questions plutôt que de ceux qui se bouchent le nez et ferment les yeux. Ce n’est pas être Cassandre que d’affabuler sur des tendances sociales! Là où je serais plus sévère avec Houellebecq, c’est dans le déroulement de sa fiction.

[léger SPOIL] Le temps du récit n’est pas celui de l’histoire, les changements sont trop brutaux; finalement les conclusions sont- a mon sens- grotesques. Un parti musulman aux portes du pouvoir en 2022? Invraisemblable. Des professeurs de la Sorbonne convertis a la polygamie et mariés avec des mineures? Improbable. Interdiction pour les femmes de travailler? Impensable. Aurait il écrit plusieurs volumes, nous amenant a accepter lentement des changements sociologiques subtils, sur plusieurs générations, j’aurais pu adhérer a la lente décadence de la civilisation judéo-chrétienne en France. Mais dès 2022? Je ne suis pas convaincu. Ainsi le livre n’a pas réussi a me séduire. Suis-je trop naïf? Ou trop humaniste? [Fin du léger SPOIL]

Si vous êtes fan de Houellebecq, ou que vous aimez vous faire peur avec de la politique fiction chimérique, foncez! Sinon, je vous recommande plutôt de commencer par d’autres Houellebecq, mieux ficelés et moins sulfureux. Soumission reste un grand livre, mais pâtit trop selon moi, de son manque de crédibilité.

Extrait:

« Selon le modèle amoureux prévalant durant les années de ma jeunesse (et rien ne me laissait penser que les choses aient significativement changé), les jeunes gens, après une brève période de vagabondage sexuel correspondant à la préadolescence, étaient supposés s’engager dans des relations amoureuses, exclusives, assorties d’une monogamie stricte, où entraient en jeu des activités non seulement sexuelles mais aussi sociales (sorties, week-ends, vacances). Ces relations n’avaient cependant rien de définitif, mais devaient être considérées comme autant d’apprentissages de la relation amoureuse, en quelque sorte comme des « stages » (dont la pratique se généralisait par ailleurs sur le plan professionnel en tant que préalable au premier emploi). Des relations amoureuses de durée variable (la durée d’un an que j’avais pour ma part observée pouvait être considérée comme acceptable), en nombre variable (une moyenne de dix à vingt apparaissant comme une approximation raisonnable), étaient censées se succéder avant d’aboutir, comme une apothéose, à la relation ultime, celle qui aurait cette fois un caractère conjugal et définitif, et conduirait, via l’engendrement d’enfants, à la constitution d’une famille. »

2 réflexions sur “Soumission

  1. Hello !
    J’ai seulement lu « la carte et le territoire »
    de Houellebecq et j’ai adoré !!
    Mais par manque de temps et surtout parce que je cherche à connaître d’autres auteurs, je n’en ai pas lu d’autre…….
    Sans doute y retournerai je un jour ???…

  2. Critique littéraire, prof de lettres, peut-être as-tu de nouvelles cordes à ton arc. En tout cas j’admire ton style et me délecte à chaque lecture.

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