Winter is coming 

Nous suivons Félix en métro jusqu’aux  » machroucka  ». Nous sommes chanceux, il parle Russe, tout comme les géorgiens, il nous sert donc d’interprète. Le bus nous arrête à Chargali, il ne va pas plus loin, la route est trop mauvaise. Il reste 65 km pour Shatili. Petit casse croûte et hop on démarre, 15kg sur les épaules, un pied après l’autre. 30 minutes un peu difficile puis on prend le pas. On espère bien se faire prendre en stop, mais pas une voiture ne passe… Au bout de quelques heures, la pluie commence a tomber. Bientôt c’est un déluge. Nous faisons des erreurs de geonaute niveau 1: le temps de sortir les vêtements de pluie on est déjà trempés. J’ai même réussi à mouiller l’intérieur de mon sac dans l’opération. Félix, flegmatique, n’a qu’un parapluie, mais c’est une protection relativement efficace. Il doit vraiment se demander ce qu’il fait avec nous, sur équipés mais trempés ! Quelques kilomètres plus loin, un 4×4 de la police s’arrête et nous prend en stop. En échange nous l’aiderons à charger du bois dans la voiture. Il nous emmène à Barishako. Il veut bien aller plus loin mais pour 60 euros. Nous refusons poliment et repartons vers le nord. Nous achetons juste des barres chocolatées genre Snickers qui deviendront rapidement notre récompense de rando favorite. Cela nous amène à Korsha. Nous sommes trempés et épuisés, presque 20 km avec les gros sacs pour notre premier jour ! Que faire ? C’est trempé partout, galère pour poser la tente, et puis faire un feu avec la pluie… Félix n’a même pas de tente. On se renseigne, au delà de Korsha il n’y a plus rien, ni guest house, ni supérette. Félix se lance  » sleeping wet under rain is not so much fun ». On va donc à la guest house de Korsha! On y trouve une hôte adorable, de bons petit lits, un feu pour sécher nos vêtements, un copieux repas pour se refaire une santé et du vin maison pour réchauffer nos cœurs ! Il nous reste 45 kilomètres pour Shatili et visiblement personne n’y va. D’ailleurs dès que l’on prononce ce nom, le gens nous regardent avec de grands yeux  » Shatili ???!!  ». Devons nous renoncer ? La nuit porte conseil, nous verrons demain… 

Au petit déjeuner, Nicolas et moi hésitons puis consultons Félix, qui sans une once de doute nous dit  » We should go to Shatili  ». Persuadés que ce baroudeur sait ce qu’il fait, il en a vu d’autres, nous décidons de le suivre. Sacs sur le dos, un pied devant l’autre. Cette fois la pluie ne nous prend pas en défaut, à la première goutte nous degainons la GoreTex et le sur-pantalon. Nous avons bon espoir de chopper une voiture en auto-stop. Les kilomètres passent, 2, 4, 6, 8… On attaque l’ascension. Ça tire dans les pattes ! On s’arrêtera au prochain abri histoire de faire une pause, manger et envisager la suite. 10, 12, 14, 16… Pas d’abri, pas d’arbre, rien que de la pluie qui a force d’acharnement mouille chaussures, chaussettes, bientôt sac et vêtements. Faire demi tour ? Se refaire 16 kilometres? Impossible. Il faut continuer. Pas le choix. 18 20 22… La pluie cesse… Pour être remplacée par de la neige puis une tempête de grêle. Toujours pas d’abri, les jambes en feu, les pieds trempés et gelés. Peut être qu’il y a un refuge au sommet ? On dirait des cosmonautes sous la tempête, avec les sacs et les GoreTex. Si Félix n’était pas en jean parapluie, on pourrait vraiment nous prendre pour des aventuriers de l’extrême. Nous atteignons le sommet Datvisjvarisghele, 2676m, plus facile à atteindre qu’à prononcer. On vient de se faire 1400 m de D+ sur 22km avec 15kg sur les dos. Pas d’abri. No shelter. No shelter Felix.  » There is always a place  » nous dit il laconique. Nicolas et moi passons par toutes les émotions mais lui reste impassible. Il a beau avoir un sac très léger, il nous impressionne. 

On reprend notre marche. Nous sommes à bout de force, mais une nouvelle menace pèse sur nous: la nuit. Il nous reste quelques heures. On continue, pas le choix, le demi tour n’est même plus une option. 24, 26, bientôt 30. Les douleurs musculaires s’effacent devant les dangers plus grands qui nous attendent. La montagne est redoutable. Sommes nous bien sérieux de suivre les yeux fermés Félix, un mec que l’on connaît à peine ? Et qui semble n’avoir aucune crainte ? Nico et moi y croyons néanmoins. Notre bonne étoile nous protège, la providence nous sourit toujours… Et Meletios prie pour nous. Nous envisageons le moindre abri, ici la cabine d’un chasse neige, la bas des tubes métalliques industriels. Pourquoi pas un igloo ? Nous poussons quelques kilomètres de plus, cherchant une maison abandonnée. J’ai l’impression d’aller à Winterfell. I warn you, Winter is coming. 

Il y a une semaine, j’étais au bord de la piscine. Il faisait 40°. C’était l’Égypte. 5 jours après, me voilà dans la tempête de neige, sans pouvoir m’arrêter plus de 5 minutes sans geler. Voyage et contrastes. 

C’est dur. On avale les km au debut si bien qu’on en fait 10 sans s’en rendre compte. Mais la ça n’avance plus. Je regarde frénétiquement mon GPS… Un abri. Un maudit abri… 

On a presque fait 30km. Aucune voiture n’est passée. Nous marchons accablés de fatigue. Soudain, au loin, une vague structure… C’est ? Un ancien abri ? On dirait dû bois, de la tôle froissée ? Non ce sont des bâches. Oh regardez, il y a quelqu’un ! Et un autre ! On dirait qu’ils nous font signe. Allons-y ! 

Il nous reste un dernier obstacle, une rivière à traverser. On coince, épuisés… Deux hommes viennent à notre rencontre. L’un envoie des bottes à Nico qui peut ainsi traverser, puis récupère les bottes et me fait signé de monter sur son dos! Imaginez la scène, moi et mes 15kg, traversant la rivière sur son dos ! 

La suite de cette histoire mes amis, est à classer dans les plus belles soirées de ma vie. Il y avait là une dizaines de bergers. Ils nous ont accueilli au bord du feu. Nous avons pu sécher nos affaires. Il était difficile de communiquer aussi notre reconnaissance se lisait dans nos regards. Il y a de ces moments intenses et ineffables pour lesquels les mots sont inutiles. Ils nous ont offert le repas, une grande soupe réchauffée au feu de bois. Nous leurs avions offert des snickers. Une parenthèse amusante, nous avons remarqué que le plus ancien des bergers savourait son snickers comme jamais. Nico et moi étions subjugués  » ça c’est une leçon de vie, au lieu de se goinfrer, savoir manger lentement et profiter de l’instant, être en pleine gratitude, se délecter lentement. La figure de l’hédonisme !! Tu as vu Félix comme cet homme apprécie son snickers ?   » Félix jete un coup d’œil puis nous regarde et nous dit du ton neutre qui le caractérise :  » il n’a pas de dent  ». Ah oui en effet c’est peut être ça en fait l’explication ! 

Après le repas, nous allons donc dans la bergerie. Il y a des branchages suspendues il dorment là. Le toit est ouvert non loin de moi, je peux m’endormir en regardant les étoiles. Je dors peu, mais je suis heureux.

Nous sommes réveillés par les moutons et les bergers à 5h. Il fait jour déjà. Nous trainons un peu puis ils nous offrent à nouveau à manger : la soupe, et du fromage maison frais et très salé. Nous décidons de rentrer à Korsha, Shatili est à 18km encore et nous craignons de ne jamais trouver de voiture pour le retour. 

Nous faisons les 30km de retour plus facilement, il s’agit de descendre cette fois, et nous avons la perspective du bon repas et de la cheminée. Nous trouvons même un mini bus sur la fin nous faisant gagner 5km. Nous rencontrons des géorgiens qui nous font boire du chacha. Là communication est difficile, à chaque fois que l’on ne se comprend pas l’un des trois lance un  » chacha !!  » et hop cul sec ! Ils nous apprennent un super jeu de carte, le  » Puro ». Génial. Lorsque l’on se couche, on a mal partout et des ampoules mais nous sommes ravis, quelle histoire ! 

En m’endormant je repense a tout ça. Je réalise doucement ce qui vient de se passer. Je sens en moi un mouvement, une émotion nouvelle et inconnue, étrange même. Il me faudra du temps pour l’apprivoiser, la comprendre et pouvoir l’exprimer. Ce soir la, dans la montagne, au bout de la rando, j’étais épuisé, j’avais faim, j’avais froid. Et ils m’ont tendu la main. Avant même que nous puissions demander quoi que ce soit. Des grands signes. Venez. Soyez les bienvenus. Lorsqu’ils nous ont fait signe, ils ne savaient ni notre âge, ni notre sexe, ni nôtre couleur, ni notre religion, ni notre nationalité. De si loin nous sommes tous les mêmes, de modestes humains à l’échelle du monde, insignifiants. Pourquoi ? Pourquoi nous avoir accueilli aussi chaleureusement ? Pourquoi accepter de se serrer et de manger moins ce soir? 

Il y avait chez Meletios l’humanité, j’avais grâce à lui entrevu notre lien universel. Et ce lien, à nouveau évident ce soir là, a été sublimé par un désir désintéressé de partage. La soupe goutait la solidarité. Nous n’avions que les regards pour échanger et, je crois pouvoir maintenant dire ce que j’y ai vu : la fraternité. 

Ce qui m’a le plus travaillé cette nuit là, c’est que, longtemps, je me suis demandé comment je pouvais les remercier. J’étais gêné de recevoir autant. Habituellement, lorsque nous recevons de l’aide, nous avons toujours l’occasion de rendre l’appareil. Et même lorsque l’on reçoit l’aide d’un local, en voyage, on finit toujours par échanger un mail ou un Facebook  » tu es le bienvenu en France quand tu le souhaites  ». Ainsi formulé, la perspective d’offrir un accueil chaleureux soulage la conscience. Or j’étais cette fois obligé d’accepter cette aide gratuite et désintéressée, sans aucun moyen de les remercier vraiment. Et je fermais les yeux rempli d’une sentiment de culpabilité. 

Mais cela fait je crois parti des apprentissages du voyage, apprendre à recevoir. Et, après avoir mûri ma réflexion, j’ai fini par comprendre. Ces gens, que je croise chaque jours et qui m’aident, qui m’offrent vivres et boissons, conseils et chaleur, ils ne le font pas parce que je suis Mathieu Auclair, non, ils le font simplement parce que je suis un humain. Et si je veux les remercier, peu importe que je ne puisse pas moi, personnellement, leur rendre service à eux personnellement. C’est envers l’humanité que j’ai une gratitude a exprimer. Aussi y aura t’il toujours chez moi – lorsque le temps du voyage sera révolu – à manger et à boire ainsi qu’une place pour dormir et un feu pour se réchauffer, destinées à n’importe quelle âme perdue croisant mon chemin. Et je ne lui demanderai ni son âge, ni son sexe, ni sa couleur, ni sa nationalité. 

5 réflexions sur “Winter is coming 

  1. Génial. Un récit une fois de plus captivant et une conclusion tellement belle et vraie.
    Nous ne sommes que des humains, comme tu le dis, peu importe la couleur, le sexe, la religion, nous sommes tous pareil, des êtres vivants.
    C’est vrai qu’il est plus facile de donner que de recevoir, il faut de l’humilité et de la simplicité pour recevoir. Encore une belle leçon de vie 🙂

  2. Quelle magnifique leçon de fraternité…. très émouvant, cet épisode ! Quels sportifs !
    Et dire qu’en vous imaginant dans la pluie, la neige et le froid… il doit faire pas loin de 34° à l’ombre à Chambéry… on étouffe de chaleur !
    Au fait pourquoi vouliez vous aller à Shatili ?

  3. Hello !!
    Charlie m’a fait la lecture: ton arrière grand père s’appelait Félix.
    Du suspens dans ce texte, avec du Tintin… !!! du “photographe (tome 3), et beaucoup de fraîcheur et de courbatures !!!
    Et lorsque j’ai voyagé il y a longtemps déjà, pour remercier mes accueillants, je les prenais en photo parce qu’ils n’avaient pas de quoi faire des photos.
    Au retour de mon voyage, je leur envoyais des clichés.
    Et puis il y a aussi du petit Prince dans ton récit…!!

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